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Une marche à travers l'Europe

(en cours)
Récit d'une traversée d'Europe à pieds en solitaire et par les montagnes, du détroit de Gibraltar à Istanbul.
randonnée/trek
Quand : 19/02/23
Durée : 400 jours
Distance globale : 5090km
Dénivelées : +155083m / -153788m
Alti min/max : 2m/3013m
Carnet publié par SamuelK le 08 oct. 2023
modifié le hier
Mobilité douce
Réalisé en utilisant transports en commun (train, bus, bateau...)
Précisions : Pour me rendre au départ : bus de Bordeaux à Tarifa. Pour le retour : en voilier par la méditerranée ?
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Vue d'ensemble

Le topo : Croatie : Karlobag > Knin (Velebit, Nacionalni park Plakenica, rivières Zrmanja/Krupa) (mise à jour : 25 nov. 2023)

Distance section : 172km
Dénivelées section : +5353m / -5133m
Section Alti min/max : 4m/1727m

Description :

24/10/2023 > 02/11/2023
197 km ; D+ 6,8 km ; D- 7,7 km

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Le compte-rendu : Croatie : Karlobag > Knin (Velebit, Nacionalni park Plakenica, rivières Zrmanja/Krupa) (mise à jour : 25 nov. 2023)

Depuis Karlobag, je souhaite sentir encore un peu l'ambiance du bord de mer. Comme il y a peu de circulation, je marche 15 kilomètres sur l'unique route qui longe la mer avant de remonter dans les montagnes du Velebit. Avec le fort vent de face qui se lève, je ne suis finalement pas tant accaparé par la présence de l'eau et des îles à proximité, dans ce paysage qui semble rester identique au fil des kilomètres, à moins que je n'en saisisse pas les variations subtiles. Entre les villages quasi-entièrement dédiés au tourisme estivale plus rentable que n'importe quelle autre activité, je croise l'envers du décors : des décharges à ciel ouvert improvisées où s'entassent des matériaux de construction, du mobilier et de l'électroménager, le tout erodé et dispersé par l'eau et le vent. Les quelques hammeaux construits ou reconstruits récemment sont déserts en octobre. L'association paradisiaque de la mer, des montagnes et des îles, se mélange avec cet environnement aride et répétitif, dans lequel se situent des stations touristiques désertes construites à toute vitesse au cours des dernières années. Cette cohabitation étrange crée une atmosphère perturbante entre beauté et hostilité, entre émerveillement et dégoût, entre plaisir et pénibilité.
Je quitte Karlobag en longeant la mer avant de remonter dans le massif de Plakenica dans la partie Sud du Velebit.
Je quitte Karlobag en longeant la mer avant de remonter dans le massif de Plakenica dans la partie Sud du Velebit.
Entre deux villages touristiques, l'envers du décors : des décharges improvisées au bord de la route. L'occasion de regarder le JT.
Entre deux villages touristiques, l'envers du décors : des décharges improvisées au bord de la route. L'occasion de regarder le JT.
Je regagne les hauteurs des chaînes montagneuse dans le parc national de Plakenica, dans le Sud du Velebit. Je grimpe alors à nouveau dans cet écosystème de pierres calcaires saillantes et abrasives, où pousse une végétation chétive mais épineuse et coriace. Le chemin existe par intermittence. Lorsqu'il n'y a que de la pierre, marcher en hors-piste est finalement similaire à suivre le sentier, mais lorsque la végétation apparaît ce n'est pas la même affaire. À plusieurs reprises, je m'égare dans celle-ci et progresse très péniblement en m'énervant au fur et à mesure que la pluie et le vent s'installent et s'intensifient. Il m'arrive de penser orgueilleusement que le sentier n'existe pas alors que je l'ai perdu. Alors quand je le retrouve, après le mélange de soulagement et d'humilité imposée, je m'attelle à le suivre méticuleusement. Je finis l'ascension par quelques heures de marche sous la pluie et le vent dans la nuit noire, éclairé par ma lampe frontale allumée au minimum, m'arrêtant de temps en temps pour regarder les lumières de la ville de Zadar au loin, et prendre conscience de l'endroit dans lequel je suis. Comme celui-ci est répétitif et qu'il fait nuit, j'avance pour me diriger vers ma destination et ma motivation : une nouvelle cabane. C'est le genre de moments, nombreux, où je mets la notion de temps en suspens. J'avance, je ne regarde la carte que si nécessaire, pour ne pas savoir où j'en suis et oublier aussi les notions de kilomètres marchés et restants. Je marche hypnotisé, pensant à tout va et ne pensant à rien aussi. C'est le genre de moments où je peux me poser des questions comme "Est-ce que j'apprécie ?", "Est-ce que ça fait partie des moments plus ou moins rudes à vivre, inhérents à la marche au long court ?", "Si je ne les apprécie pas, puis-je les apprécier ou les éviter ?", "Doivent-ils remettre quelque chose en question ?". Mais je peux aussi tout aussi bien ne pas me poser ces questions, simplement vivre et rendre flou ou obsolète la question du plaisir. Quoiqu'il en soit, ce moment par exemple n'est pas assez rude pour être difficile, et je suis satisfait qu'il ne me procure pas de doute. D'une certaine façon je suis à ma place. Chacun a ses moments de doutes, les miens sont ailleurs. Arrivé sur la crête, j'entre dans un vent puissant qui souffle un brouillard épais et une pluie à grousse gouttes, le combo qui refroidit bien plus qu'une température négative. Mon corps étant chaud, j'ai juste à ajouter ma capuche et des gants pour ne pas me refroidir. Je marche la tête baissée pour ne pas perdre le sentier dans ce brouillard aveuglant, jusqu'à ce que la cabane apparaisse comme par miracle et m'arrête de marcher. Sachant que je passerai la nuit dans cette cabane, il est aussi satisfaisant d'évoluer dans une telle météo sans m'inquiéter. La PS Šugarska Duliba fait partie des cabanes modernes récemment construites, ingénieusement conçues et optimisées. L'isolation est incroyable : je brûle quatre bûches dans le poêle, et la température grimpe de dix degrés qui diminueront à peine durant la nuit. Une fois de plus, je reste dans cet abri confortable le lendemain pour laisser passer la mauvaise météo et m'adonner à d'autres activités.
Planinarsko sklonište Šugarska Duliba, une cabane récente très bien conçue où je passe une journée pendant que c'est la tempête sur les crêtes.
Planinarsko sklonište Šugarska Duliba, une cabane récente très bien conçue où je passe une journée pendant que c'est la tempête sur les crêtes.
Les jours qui suivent sont eux aussi rythmés par la météo et la présence des cabanes. Je n'ai pas de rythme stable ni de journée type. Je décide et m'adapte au fur et à mesure. En sortant du parc de Plakenica, le paysage transitionne vers des montagnes plus arrondies, nues ou couvertes de pins intermédiaires entre des arbres et des arbustes. La vue se dégage et le vent soufle fort, parfois très fort. Lorsque ces conifères sont proches, le bruit du vent qui les traverse m'avertit des bourrasques qui m'atteignent juste ensuite. Selon si le relief me protège du vent ou non, je passe successivement de la tranquillité aux rafales, de la sensation de chaud à froid, adaptant continuellement mes vêtements accessoires. Le relief s'adoucit ensuite progressivement, et de la même manière que le temps s'étire lorsqu'on ne court pas après, le paysage s'étire et laisse s'épanouir de grandes plaines d'altitude aux allures de steppes. Il y a peu de végétation, de rares habitations ou hameaux énigmatiques, et beaucoup d'espace. Des ruines de bâtiments en pierres presques disparus semblent témoigner d'une époque où il y avait là une activité pastorale.
Dans le Plakenica, le relief s'adoucit et les forêts laissent progressivement la montagne nue, alors balayée par des vents forts.
Dans le Plakenica, le relief s'adoucit et les forêts laissent progressivement la montagne nue, alors balayée par des vents forts.
Un coucher de soleil coloré dans le brouillard et le vent.
Un coucher de soleil coloré dans le brouillard et le vent.
Le relief s'étire ensuite davantage et je traverse d'immenses plaines d'altitude où je me sens... loin.
Le relief s'étire ensuite davantage et je traverse d'immenses plaines d'altitude où je me sens... loin.
De ces hauteurs sur lesquelles je pourrais encore marcher quelques dizaines de kilomètres, je descends à Obrovac pour me ravitailler. Je retrouve une nouvelle fois ces roches abrasives et ette végétation épineuse, mais cette fois qui s'étendent jusqu'à l'horizon tout autour de moi. Je suis impressionné par ce qui m'apparaît être un désert, que je vais traverser. Depuis Obrovac je suis la rivière Zrmanja puis son affluent la Krupa. Dans une immensité plate et calcaire, ces deux rivières forment le seul relief qui interrompt la régularité de l'endroit par les canyons qu'elles ont creusés. Au fond de ces sillons de 200 mètres de profondeur coule une eau turquoise, qui par à-coups tombe en cascades comme dévalant un escalier. Une journée je descends en bas de ce canyon pour longer la rivière Krupa sur une dizaine de kilomètres, mais son niveau étant particulièrement haut à ce moment-là, le sentier visé se trouve en bonne partie immergé. Je me retrouve à marcher dans l'eau, escalader des pierriers, me frayer un passage à travers la végétation si dense que je suis impressionné à l'idée que les sangliers la traversent sans encombre. Lorsque je comprends que cela ne s'améliorera pas et après deux heures de galère de nuit, je remonte sur le plateau où je marcherai sur la route le lendemain, inutile d'insister. Ce jour là j'ai marché 13 kilomètres en huit heures de marche.


Je suis surpris du contraste de la région avec les montagnes du Velebit et la côte touristique voisines. Je croise quelques habitations modestes où vivent principalement des éleveurs. Le bétail est laissé en liberté pour se nourrir. Je me demande vraiment comment des chèvres et surtout des vaches arrivent à se nourrir suffisamment en glanant le peu d'herbe et les feuilles des arbustes, mais force est de constater que c'est le cas. Au bord de la route sont présents quelques campings et restaurants, eux aussi fermés en cette saison. Les croates avec qui j'ai discuté me disent que le tourisme a explosé au cours des cinq dernières années, au point de transformer radicalement des villes comme Split ou Dubrovnik en période estivale, de dédier la majeure partie des logements à la location, et d'accaparer la quasi-totalité de l'activité économique, au détriment d'autres secteurs comme l'agriculture.

De manière générale dans cet endroit, en l'absence de route ou de piste, je suis aussi frappé d'à quel point un environnement peut être naturellement hostile pour l'être humain. Ces cailloux biscornus qui me font tituber, maltraitent les chevilles et attaquent les semelles, les épines des plantes qui arrivent à traverser mes chaussures, tous ces insectes géants (papillons de nuit, sauterelles, chenilles) qu'on dirait sortis d'un film de science-fiction, et en plus la présence de la vipère à cornes, considérée dit-on comme la plus venimeuse d'Europe. Après m'être embourbé à plusieurs reprises dans des pistes en voie de disparition faute d'être utilisées, je privilégie la route. Une fois dessus, il est agréable de marcher aisément et de traverser ce désert en observant défiler la végétation de part et d'autre, en prêtant attention aux détails et en wagabondant dans mes pensées. Pour la nuit, la région et sa faune me dissuadent de dormir sous le tarp qui serait d'ailleurs fastidieux à planter sur ce sol. Je marche jusqu'à trouver un abri d'adoption, comme les terrasses des restaurants et des maisons de vacances fermés à cette période.

Dans le sud du pays, je traverse une grande région presque désertique où quelques rivières creusent des canyons dans le sol toujours calcaire.
Dans le sud du pays, je traverse une grande région presque désertique où quelques rivières creusent des canyons dans le sol toujours calcaire.
La veille d'arriver à Knin, je m'apprête à dormir sans grande conviction dans une maison abandonnée, puis vois un restaurant sur ma carte à deux kilomètres de là. Sans savoir s'il sera ouvert, je tente ma chance au moins pour y passer la soirée. Dans le petit village de Monkro Polje, je partage ainsi la soirée avec un groupe de serbes dans l'unique bar-restaurant des alentours. La gérante me propose de dormir dans l'école du village, abandonnée depuis la guerre. Sachant que j'ai un logement, je peux profiter de la soirée sans me soucier ni de l'heure ni de l'après. J'écoute les chants serbes chantés avec passion par quelques hommes qui m'offrent des coups de rakija et me remplissent mon verre dès qu'il est vide, si bien que je finis par décliner pour aller me coucher avant eux. Je me réveille engourdi, réalisant que j'ai bu un peu trop de rakija sans manger assez... Je repasse au restaurant où je mange un plat de viande surdimensionné pour mon estomac, qui me plombe plus qu'il ne me requinque. Je repars tardivement en direction de Knin, d'abord faible et m'enlysant à nouveau dans la végétation de pistes qui n'existent plus. Je finis progressivement par reprendre des forces et trouver une piste fiable pour gagner la ville où j'arriverai de nuit. Peu de temps avant d'arriver, je décide que je passerai une nuit à l'hôtel. Puis une fois à l'hôtel, je décide d'y passer finalement trois nuits pour laisser passer deux jours de pluie et me reposer. Je repartirai ensuite vers le massif du Dinara, d'où je passerai en Bosnie-Herzégovine.
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