La traversée des Pyrénées par le GR10, entre autres !

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randonnée/trek
Quand : 31/05/19
Durée : 39 jours
Distance totale : 810.2km Dénivelées : +46533m / -46555m
Alti min/max : 19m/2705m
Carnet créé par Béryl le 14 juil.
modifié le il y a 4 heures 8mn
S'y rendre de manière douce : C'est possible en train bus
Précisions : Départ possible depuis les gares de toute grande ville.
242 lecteur(s) - 5
Vue d'ensemble

Le topo : J10 - Col d'Harrigagna/Lescun (mise à jour : il y a 3 jours)

Distance section : 24.1km Dénivelées section : +1308m / -1288m
Section Alti min/max : 874m/1912m

Description :

Indications GPS (différentes de celles du site ; je ne comprends pas pourquoi) :

Distance : 28,32Km
Dénivelé positif : 1524m
Dénivelé négatif : 1385m
Temps de marche : 7h54
Temps d'arrêt : 2h33

Cliquez sur la trace pour faire apparaître le dénivelé.

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Le compte-rendu : J10 - Col d'Harrigagna/Lescun (mise à jour : il y a 3 jours)

Dimanche 9 juin 2019


Le temps couvert d'hier soir ne s'est pas dégagé. Pour l'instant, pas de pluie. Pourvu que ça dure !
Départ vers 6h15 et d'entrée ça grimpe. Le corps, bien rodé, accepte sans broncher.
J'atteins très vite le drôle d'abreuvoir et son fameux gardien visible sur tous les sites du GR et même sur le topoguide. Commence alors une piste qui monte au col par de nombreux lacets. Elle passe par la cabane du Coup où je reconnais le gars rencontré brièvement hier soir pendant que je mangeais.
Pedro, donc, a dormi avec son pote Mike dans la cabane. On discute un moment. Ils font eux aussi la traversée en intégralité. Ils sont attendus plus loin, à la cabane du Cap de la Baitch, par la mère de Pedro qui partage un bout du GR avec eux. Dorénavant, on ne se perdra plus de vue jusqu'à Banyuls, partageant de très bons moments et malheureusement des plus "craignos". En commençant par un de ceux-là, justement...

Je ne m'attarde pas et continue ma route.
Le col de la Pierre-St-Martin (1760m) est atteint pile deux heures après mon démarrage. Je redoutais la neige, mais jusqu'ici elle se cantonne à quelques névés pas bien méchants. Les deux compères arrivent juste derrière moi, il faut dire qu'ils marchent plutôt vite ! Léger tâtonnement au sommet ; les balises sont bien cachées. Je repère la fameuse (c'est dingue tout ce qui est "fameux" sur ce GR !) borne 262 où tous les 13 juillet depuis le XIVè siècle est renouvelé un des plus vieux traités d'Europe entre la France et l'Espagne (cherchez "Junte de Roncal" pour plus d'infos), borne d'où vient d'ailleurs en partie le nom du col (oui, c'est une pierre).
Un moment après, j'arrive au refuge Jeandel au bord des pistes de la station d'Arette. Village complètement mort. Seul le refuge est ouvert. Je m'y pose et en profite pour ravitailler. Pedro et Mike sont déjà repartis.
Je discute avec le gardien. Ça passe bien après ?
Oui, t'en fais pas, d'autres sont passés avant, t'as juste à suivre les traces.
Les traces...

Pas le temps de se chauffer, ça monte direct !
Pas le temps de se chauffer, ça monte direct !
Le fameux abreuvoir dans la montée vers la Pierre-St-Martin...
Le fameux abreuvoir dans la montée vers la Pierre-St-Martin...
... et son non moins fameux gardien !
... et son non moins fameux gardien !
Above the clouds, comme dans la chanson.
Above the clouds, comme dans la chanson.
Première neige rencontrée...
Première neige rencontrée...
... et premier névé traversé.
... et premier névé traversé.
En haut du col, d'un côté la France, de l'autre l'Espagne.
En haut du col, d'un côté la France, de l'autre l'Espagne.
La fameuse borne 262.
La fameuse borne 262.
La moindre flaque grouille de vie !
La moindre flaque grouille de vie !
Triste comme une station de ski en été.
Triste comme une station de ski en été.
Les traces...
J'entre dans le lapiaz et très vite, déjà, les balises disparaissent. Mais bon sang, où sont-elles ?! Par moment, une timide se montre au détour d'un rocher. De vraies marmottes.
"T'as qu'à suivre les traces."
Les traces, dans les rochers, c'est simple : y'en a pas ! Par contre, dans les névés, elles sont partout ! Et pour cause, le coin est réputé pour être extrêmement paumatoire. Et de fait, tout le monde va se paumer.

Très vite, j'erre dans ce monde minéral à la recherche de la moindre balise. Si j'en ai vu une sur dix, c'est bien le maximum. Ma trace GPS, évidemment, n'est pas raccord avec le tracé officiel du GR10 qui a été modifié depuis. Cela dit, en zoomant, je m'aperçois qu'une piste de ski rattrape un des deux tracés. Je tente ma chance.

La Pierre-St-Martin est réputée pour sa station de ski, mais aussi pour ses gouffres. Le sous-sol est un gruyère avec d'immenses cavités comme la salle de La Verna, si grande qu'un vol en montgolfière y a eu lieu en 2003 (voir ici). Sans aller jusque-là, d'innombrables trous sont recouverts par la neige, ce qui est très dangereux si l'on n'y prend pas garde. Je marche avec mon bâton en avant pour tâter le terrain quand d'un coup le sol se dérobe. Je sonde et il s'enfonce d'un bon mètre ! J'imagine pas si j'avais marché dessus... Le stress du danger s'additionne avec celui d'être perdu. Je suis très nerveux. Je parviens enfin à rejoindre la piste. Plus de risque de trou, mais c'est une piste noire et ça grimpe fort sur la neige glissante. Heureusement, quelques passages de pierres me permettent de relâcher la pression.

Mais le pire est à venir...

Une des rares marmottes que j'ai pu prendre à temps !
Une des rares marmottes que j'ai pu prendre à temps !
L'enfer du lapiaz commence ici...
L'enfer du lapiaz commence ici...
... avec ses névés de plus en plus inclinés...
... avec ses névés de plus en plus inclinés...
... et ses trous cachés (mon bâton, enfoncé de près d'un mètre).
... et ses trous cachés (mon bâton, enfoncé de près d'un mètre).
Le bas de la piste noire que je vais devoir remonter plus haut pour rejoindre le GR.
Le bas de la piste noire que je vais devoir remonter plus haut pour rejoindre le GR.
J'arrive enfin en haut de la piste et retrouve le tracé officiel du GR. Ouf !
Là, deux femmes m'interpellent en arrivant des hauteurs.
Tu es sur le GR10 ?
Oui et je viens juste de le retrouver !
Ah, tant mieux parce que ça fait un moment qu'on le cherche !
Laure et Cécile se sont paumées en écoutant les conseils d'un "ancien" sur un passage soit-disant moins risqué. Elles me suivent, mais même avec mon pas de sénateur, je les distance.
Un peu plus loin, à nouveau plus de balises. Je me fie à ma trace, ce coup-ci et marche en alternant de frénétiques coups d'œil aux alentours pour en trouver une, sur l'écran du GPS pour suivre la trace et devant mes pieds pour voir où je les pose. C'est usant.
De temps en temps, je m'arrête pour souffler et faire le point. J'en profite pour prendre quelques photos ; ça me détend.
Tiens, là, sur ce névé, un des rares à peu près plat. La pente est vertigineuse.
Pas le moment de se casser la g....., là, petit père !
Non, pas le moment. Pas encore.
Je range mon appareil, jette un regard sur le GPS, c'est bon. Les filles sont derrière, pas très loin. J'avance. Je contourne un gros rocher. Le passage n'est pas large sur le névé, une quarantaine de centimètres de plat entre la roche et la pente raide.
J'avoue ne pas bien me souvenir comment c'est arrivé.
Mon pied gauche chasse soudainement, je suis déséquilibré. Rien pour me rattraper. Je sens déjà mon corps partir dans la pente emporté par le poids du sac à dos. Je n'ai même pas le temps de hurler. Je ne ressens pas non plus le choc du contact avec le sol. D'instinct je griffe la neige de mes doigts crispés, écarte les jambes en mettant les pieds bien perpendiculaires pour freiner un maximum ma chute.
En bas, bien plus bas, les rochers m'attendent la gueule ouverte sur des dents acérées.
La neige m'envahit. J'en ai dans les yeux, dans la bouche, dans les vêtements. Plaqué au mieux, j'ai le visage enfoui. Réflexe de l'autruche.
Et puis tout s'arrête. J'ai froid ; je suis encore vivant ! Je lève la tête. J'ai dégringolé de quatre ou cinq mètres. Que faire ?  Je suis là, immobile dans la pente, la tête en haut les pieds en bas ; au moins, je suis dans le bon sens. Pas un bruit, tout s'est passé si vite. J'hésite à bouger. Si je lève un doigt, ne vais-je pas finir en bas ?
Dans ma tête, je suis seul, personne pour m'aider. Va falloir te débrouiller, petit père.
Je songe à décrocher mon sac à dos. Tant pis, je perds tout, mais je me sauve. Peut-être. Je lève une main, la passe sur ma ceinture ventrale. La main droite, pas la bonne, l'attache est à gauche. Bon, j'ai levé une main et rien n'a bougé. Bon signe.
Je révise mes (maigres) leçons : comment freiner dans la pente, c'est bon, maintenant comment remonter ? Ah oui, les marches !
Je lève un pied après avoir replanté ma main dans la neige. Ça tient. Je frappe la pente. Encore. Encore. Encore. Une marche. Je pousse et gagne dix centimètres. Allez, l'autre jambe. Je plie vers moi et frappe, frappe, frappe. Deuxième marche et encore une dizaine de centimètres gagnés.
Le temps de la remontée me semblera interminable avec toujours le risque de glissade en épée de Damoclès.
Quand mes coudes atteignent le plat, je sais que je suis tiré d'affaire. Je m'écroule sur le chemin juste au moment où Laure et Cécile arrivent.
Ça va ?
Oui, oui, c'est bon, plus de peur que de mal !
Elles n'ont rien vu et devant mon ton rassurant continuent leur chemin pendant que je reprends mes esprits.
Plus de peur que de mal... Mais quelle peur ! Je craque et m'effondre en pleurs le dos au rocher, le cul dans la neige. C'est pas passé loin.

Non, c'est pas passé loin, crétin. Oui, tu mérites bien le titre de crétin. Où sont tes crampons ? Pourquoi ne les as-tu pas aux pieds ? Tu n'as pas remarqué que les névés étaient de plus en plus inclinés ? Tu croyais qu'il suffisait de "suivre les traces", comme te l'a dit cet idiot de gardien qui ne sait pas de quoi il parle ? Et tu pensais que j'allais laisser passer ça ?
Deuxième avertissement. Estime-toi heureux.

Oui, celui-là je le retiendrai, sois-en certain.
"Pas le moment de se casser la g...., là" (on ne voit pas bien, mais la pente est très raide).
Une minute après...
"Pas le moment de se casser la g...., là" (on ne voit pas bien, mais la pente est très raide).
Une minute après...
La fin de la montée au Pas est plus de l'escalade que de la rando. Plusieurs mains courantes sont tendues afin d'aider la progression.
J'arrive finalement au sommet du Pas de l'Osque (1922m).
Deux heures et demie pour faire cinq kilomètres ; il suffisait de suivre les traces...
De là, ce n'est plus que descente jusqu'à Lescun dont le topoguide indique quatre heures de marche. Une descente dans les pierriers nécessitant une vigilance de tous les instants. Tant mieux, ça m'évite de trop penser.
Au bout d'un moment, je reconnais la silhouette massive du Pic du Midi d'Ossau ; salut Jean-Pierre !

J'arrive à la cabane du Cap de la Baitch une heure et demie plus tard. Ouf, je peux enfin relâcher la tension nerveuse.
Pedro et Mike sont déjà là avec la mère de Pedro. Bonjour madame.
Peu de temps après, Laure et Cécile arrivent à leur tour. Tout le monde se pose et raconte ses déboires. Oui, tous perdus. Les deux garçons sont montés bien trop haut sur les cimes avant de retrouver la trace du GR. Mike est tombé dans un trou jusqu'au torse !
Bref, galère à tous les étages.

Les filles s'arrêtent là, ce soir. Elles décident de s'alléger et distribuent à qui veut les rations qu'elles ont accumulées. Boites de pâté, barres de céréale, fromage (pas pour moi, merci) et autres fruits secs passent ainsi d'un sac à l'autre.
Merci !
Plus loin, je trouverai une veste de trailer sur le chemin. Arrivé au refuge de l'Abérouat, n'ayant pas identifié le propriétaire, je la donnerai à Cécile pour son mari.
Pourtant, que la montagne est belle !
Pourtant, que la montagne est belle !
Salut Jean-Pierre !
Salut Jean-Pierre !
Descente périlleuse.
Descente périlleuse.
Toisé par le pic d'Anie.
Toisé par le pic d'Anie.
La supériorité de l'eau sur la pierre !
La supériorité de l'eau sur la pierre !
La verdure me manquait.
La verdure me manquait.
Lescun, enfin !
Lescun, enfin !
J'arrive enfin à Lescun. 
Pas envie de monter la tente, ce soir. En plus, le camping est beaucoup plus loin.
Le gîte, lui est à dix mètres du bar, vu que ce sont les mêmes propriétaires. Je demande une chambre que j'obtiens sans problème. J'en ai même une pour moi tout seul.
D'autres sont déjà là. Tout le monde se raconte ses petits problèmes. Tout le monde sauf moi. Pas envie d'en parler. Pas maintenant.
Certains sont de grands sportifs, enfin, je veux dire bien plus que moi. Tenez, Laurent par exemple : Roncevaux/St-Jacques en quatorze jours. J'en aurais mis trente et il est donné pour trente-quatre !
D'après lui, si on a rencontré tant de neige à si faible altitude, rien ne sert de continuer : ça ne passera pas. En plus la météo vire au mauvais temps pour plusieurs jours, il va sûrement neiger à nouveau en altitude et en dessous on va prendre la flotte. Pessimiste, il plombe bien l'atmosphère. Réaliste, aussi sûrement. Lui arrête là.
Après ma petite mousse au bar, je retourne dans ma chambre. Ça va pas. Le doute s'insinue de plus en plus. Dois-je continuer ? À quoi bon tout ça ? Dois-je mettre ma vie en danger pour avoir une once de plaisir ? Et plus loin, près des trois mille, quid ?
Je me fais à manger, seul dans la grande salle. Ils ont tous pris le repas du soir au bar.
J'ai envie d'appeler à la maison, mais je n'ai aucun réseau. Seul Orange passe ici, dixit le patron.
Laurent est revenu. Il veut bien me prêter son téléphone ; lui est chez Orange, justement.
J'appelle à la maison. Il faut que j'en parle. Mon dernier décroche, bruit de fond d'ambiance de fête. Il me passe ma femme. Ça va à la maison ?
Oui, ça va.
Ma fille est là avec mon futur gendre et mes deux garçons. Soirée pizza et flan coco. J'adore le flan coco. Tout baigne.
Et toi, ça va ? me demande-t-elle machinalement.
... oui, ça va. Tout va bien.
Pas eu le courage. Pas voulu casser l'ambiance. Et puis, Orange, ça passe oui, mais uniquement dans la salle commune du gîte où les autres sont réunis à compulser leur topoguide.
Salut les gars, je vais me coucher. Merci Laurent.

Dans ma chambre, je m'effondre à nouveau.
Pourquoi tu fais ça ? L'envie ou l'ego ? Prends-tu autant de plaisir que tu le prétends ? Crois-tu avoir un ultime avertissement ou le prochain coup c'est le bon ?
J'ouvre à mon tour le topoguide. À Etsaut, étape de demain, une gare routière permet de ralier toutes les grandes villes.
Bon, je me laisse la nuit. Il faut que le soufflet retombe.
La prochaine étape est courte et sans grosse difficulté. J'aurai le temps d'y réfléchir. Ne pas prendre de décision sous le coup de l'émotion.
Prendre en compte les avertissements. Non, la montagne n'est pas un terrain de jeu. La montagne, c'est beau, c'est fascinant, mais parfois, ça tue.
Prudence et plaisir.

Enfin !


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