Rêver à vélo le long de la Somme avec Gaël et Jacqueline
7 jours
Une semaine de vélo va nous réunir. Cela fait déjà cinq ans que nous partageons cette passion. Une passion transgénérationnelle. Durant une semaine nous allons longer la Somme. Cyclo-voyageurs, nous dormirons dans les rares campings encore ouverts en cette fin de saison. Et une belle récompense nous attendra en baie de Somme : les phoques alanguis sur le sable.
Activité :
vélo de randonnée
Statut :
réalisé
DATE :
25/10/2025
Durée :
7 jours
Réalisé avec 1 enfant
son âge : 8 ansMobilité douce
Réalisé en utilisant transports en commun (train, bus, bateau...)
C'est possible (ou réalisé) en
train
Précisions :
Nous allons prendre le train pour aller et revenir des Hauts-de-Seine. Cependant, une traversée à vélo de douze kilomètres est nécessaire au sein de la ville de Paris.
Mise à jour section : 23 nov. 2025
dimanche 26 octobre – 2e jour
20 km en train – 48 km à vélo – 98 m de dénivelé
Homblières – Saint-Quentin – Ham – Péronne
Debout dès l’aube.
La pluie se joue de nous.
Gaël me rappelle ce que j’avais énoncé quelques jours auparavant : « Tu avais dit que rien ne nous arrêterait ! Ni la pluie ! Ni le vent ! Ni le froid ! »
La journée doit donc commencer car nous avons un horaire à respecter. Nous prenons le train de Saint-Quentin à Ham. Sinon, notre étape, avec un surplus de vingt kilomètres, serait trop longue pour un jeune enfant. Trente minutes de transport en commun remplaceront deux heures de pédalage sur la route. Hier soir, lorsque j’ai pris les billets, j’ai été surprise par la mention : train sans vélo. On verra bien !
J’ai avec moi une petite carte papier de France. Hier, dans le train, nous avions repéré nos lieux de résidence, Dijon pour Gaël et Besançon pour moi. Nous avions suivi avec le doigt le tracé de notre voyage en train. Gaël a entouré Fonsomme, là où la Somme prend sa source. Mais les dispositifs sécurisés n’ont pas encore été mis en place de Fonsomme à Ham. On ne peut circuler sur le bord du canal. Dans la mesure du possible, lorsque je suis accompagnée de Gaël, j’évite de rouler sur les routes. Puis, sous mon œil attentif, Gaël a surligné le fleuve Somme, depuis sa source jusqu’à sa baie. Grosso modo, c’est notre trajet à vélo. Je lui ai indiqué que cette trace faisait deux-cents kilomètres. Il m’a regardée perplexe et a poursuivi d’une voix de ténor : « Deux-cents… » sans rien dire de plus.
Les sacoches sont rangées depuis la veille. Jamais bouclées car une petite chose est toujours à ranger à la dernière minute. Gaël s’acquitte de diverses tâches. Le matin, il doit ranger son pyjama, remplir les gourdes et les replacer sur nos vélos, accrocher sa sacoche de guidon et les deux sacoches à l’arrière de son vélo. S’il a le temps, il commence à fixer mes deux plus petites sacoches à l’avant de ma bicyclette. Chacun a des tâches spécifiques et définies à accomplir. Depuis le temps que nous voyageons ensemble, elles ne sont plus à rappeler. Enfin ! A priori ! Car de temps à autre, Gaël se montre un peu rebelle, insoumis.
Ce matin, sous la pluie et en un temps record, nous sommes prêts à partir. Comme d’habitude, une dernière vérification des systèmes d’accrochage de tout notre harnachement est nécessaire. Puis Gaël s’écrie : « En route pour nos deux-cents kilomètres ! »
À la sortie du camping, il me fait remarquer : « Regarde le panneau ! Tu veux prendre là ? Mais c’est une impasse ! La route va s’arrêter ! » La signalisation routière n’a bientôt plus de secret pour lui ! Je lui explique que nous allons tenter le tout pour le tout. Si nous ne pouvons atteindre la route, toute proche, nous reviendrons en arrière et nous ferons un grand détour par le village d’Homblières pour y accéder. Je pense aussi qu’il ne nous faut pas perdre de temps, car le train ne nous attendra pas. Comme d’habitude, il répond parfaitement à mes injonctions vélo, sans jamais les contester ou chercher des justifications.
Tout est bien qui finit bien au bout de l’impasse. Une zone herbeuse d’une dizaine de mètres nous sépare de la départementale. Seuls de gros rochers en protègent l’accès, mais nous passons entre sans souci.
Et nous voici, en ce dimanche matin, pédalant allègrement sur la route libérée de son trafic. Étonnant ! Aujourd’hui, le trajet en sens inverse me paraît extrêmement court. Nous parcourons quelques centaines de mètres sur route, alors qu’hier, cette distance m’avait paru interminable. Nous rejoignons donc rapidement la piste cyclable construite dans les champs.
Gaël s’en donne à cœur joie. Il grimpe les côtes, léger comme un papillon, me laissant sur le carreau. Je ne suis qu’une piètre grimpeuse. Et ce ne sont pas les multiples voyages à vélo qui m’ont fait grandement progresser. Mais dans les descentes, c’est moi qui remporte la palme ! Le poids de mon vélo et des bagages m’entraîne à vive allure et je double Gaël, sans un seul coup de pédale, après l’avoir prévenu de mon arrivée à grand renfort de coups de klaxon. Il n’y comprend rien ! Et me lance : « Comment fais-tu pour aller si vite ? »
Hier, les côtes qui m’avaient obligée à pousser mon vélo à la sortie de Saint-Quentin, alors que Gaël les gravissait sans effort, sont, de fait, des descentes aujourd’hui. Et nous arrivons extrêmement en avance à la gare.
Gaël remarque : « Elle est belle la gare avec les portes arrondies et les petites pierres rouges ! » Les petites pierres rouges… Je lui indique que, dans la région, la plupart des constructions sont en briques de terre rouge.
Les portes arrondies… La gare de Saint-Quentin est exceptionnelle avec trois immenses ouvertures de style Art déco. Dans la mesure où nous sommes très en avance, nous nous rendons au buffet de la gare, un bijou de l’Art déco d’une rare élégance. Dommage, il est fermé depuis vingt ans ! Nous nous contentons de regarder quelques photos.
L’envie d’un chocolat chaud est toujours présente en nous. Mais la cafétéria-magasin, à l’enseigne identique à celle que nous rencontrons dans toutes les gares depuis que la plupart des buffets ont été fermés, n’est pas encore ouverte au public.
Nous nous occupons donc dans le hall au joli plafond ouvragé, dont les formes carrées sont rehaussées par une peinture orangée. Dans un premier temps, nous remarquons la magnifique horloge en haut d’une des grandes baies. Gaël est chargé de lire l’heure. Puis il calcule le temps que nous avons mis pour parcourir les dix kilomètres depuis le camping. Après un certain temps, il s’écrie : « Quarante et une minute ! C’est quand même beaucoup ! » Sur le panneau des départs et des arrivées, Gaël remarque que le quai de notre train n’est pas encore noté.
La gare comporte sept quais. Nous n’avons qu’une chance sur sept de ne pas être obligés d’emprunter le sous-terrain. Cela me consterne ! Ce sera encore très pénible, voire impossible pour moi de grimper les escaliers en portant ma lourde bicyclette. D’autres personnes attendent dans le hall. Nous devrions trouver de l’aide. Je prépare Gaël à toutes éventualités en lui demandant d’être prêt lorsque le quai s’affichera. Si c’est le sept, aucun souci. Sinon, nous devons vite nous rendre en haut des escaliers du sous-terrain, décrocher nos sacoches et trouver une personne aidante.
Le numéro du quai s’affiche. C’est le sept ! J’embrasse Gaël ! Il me regarde en haussant les épaules. Je respire enfin car cela nous simplifie considérablement la tâche. De plus, le train accepte les vélos. Sauvés !
Après un coup d’œil complice, fiers comme Artaban, nous montons dans le train pour une durée d’une trentaine de minutes.
Une jolie banquette de forme arrondie surplombe le reste du wagon. Nous nous installons confortablement et Gaël parle. Il parle tout le temps. Heureusement qu’il aime lire, cela offre un peu de répit. Il me demande : « Tu te souviens lorsque tu m’as appris à démarrer et à m’arrêter sans que je sois assis sur la selle de mon vélo ? » En effet je m’en souviens, c’était la semaine dernière :
« Je pensais simplement te faire essayer ton nouveau vélo. Mais finalement, je me suis aperçue qu’il fallait que tu apprennes à le faire !
- Oui, et j’y suis arrivé !
- Après quelques essais où tu as failli te retrouver par terre, je t’ai expliqué comment faire et tu y es très bien arrivé ! Il a fallu que tu maîtrises le démarrage pour ensuite t’asseoir sur la selle. Puis tu as appris à t’arrêter en prenant appui sur les pédales… »
Après quelques minutes de réflexion, il me questionne à nouveau :
« Comment tu sais tout ça ?
- Parce que j’ai une longue vie, j’ai soixante-quatre ans de plus que toi et surtout j’ai appris, tout comme toi !
- Avec ce nouveau vélo, je ne sais pas lâcher mon guidon. Tu m’apprendras ?
- Bien sûr ! »
J’ai encore bien du boulot sur la planche !
Une petite pause s’impose à Ham pour un chocolat chaud tant attendu. Un bistrot sans charme nous accueille non loin de la gare. La serveuse est surtout occupée par les joueurs de jeux d’argent.
Maintenant, nous devons commencer réellement notre étape. Je considère que Ham constitue, en somme, le kilomètre zéro. Une quarantaine de kilomètres nous attend avant de rejoindre, en fin de journée, une jolie tente coco au camping de Péronne.
Nous devons rejoindre le chemin de halage en empruntant une route secondaire. Je me conforme scrupuleusement au GPS de mon téléphone et à la carte du guide de la Somme à vélo. Nous quittons la route, bifurquons à droite puis à gauche, sans véritablement de raison. Nous roulons sur une voie qui s’apparente plus à un chemin très endommagé par les tracteurs de la ferme devant laquelle nous passons. Puis d’une voix blanche je demande fermement à Gaël de pédaler le plus vite possible, car un chien se met à courir dans notre direction, ventre à terre, souffle court. Nous sommes au loin lorsqu’il arrive à la limite de la grille. Plus tard, j’expliquerai à Gaël ma peur des chiens.
Peu après la ferme, la voie endommagée s’arrête et ce satané GPS nous envoie dans la forêt dans un chemin herbeux, bosselé, creusé d’ornières sur lequel nous avons toutes les peines du monde à pousser nos vélos. Gaël rencontre bien des difficultés. Cela lui demande beaucoup d’effort. Nous progressons lentement en ahanant, en pestant, en fulminant contre cette forêt, jusqu’au moment où le GPS ne nous géolocalise plus.
« Gaël, nous allons faire demi-tour pour revenir sur la route. Je ne sais pas où ce chemin vent nous conduire.
- Dans cette forêt, c’est vraiment le pire moment à vélo ! Pour toi aussi c’est le pire moment ?
- Oui, ce n’est pas un super instant, mais ça fait partie de l’aventure. Mais pour moi, le pire serait de tomber du vélo ! »
Nous sommes surpris d’arriver si rapidement à la sortie de la forêt. Nous n’avions pas parcouru une grande distance. Environ deux-cents mètres ! Mais cela nous avait paru très long.
Puis j’aperçois la ferme au chien. Je l’avais oublié celui-là ! Je positionne Gaël en protection de mon vélo et lui demande de bien rester à ma droite, d’avancer à la même vitesse que la mienne. Je le préviens qu’à un moment donné, je lui dirai de pédaler le plus vite possible, mais en restant parfaitement à côté de moi et en regardant devant afin que nos vélos ne se heurtent pas.
Et c’est ainsi que, tels deux éclairs, nous passons devant la ferme où je remarque le chien au pied des escaliers qui réagit ridiculement, avec un bon temps de retard.
Nous retrouvons la route et un coureur à pied. Il arrête son chrono pour nous expliquer comment rejoindre le chemin de halage non loin, après le pont que nous apercevons. Satané GPS !
Après une série de détours sur petite routes partagées contraignant à quelques faux plats et dénivelés qui nous ont mis en jambe, après une tentative de traverser une forêt, après une échappée de justesse à un chien, nous y voilà ! Plus aucun risque de nous tromper, il suffit de rouler tranquillement rive gauche. Nous allons suivre dans un premier temps le canal du Nord sur quelques kilomètres. Il nous faudra attendre la confluence des deux canaux, Nord et Somme, pour enfin retrouver le fleuve Somme que nous avons entrevu à Ham. Ensuite nous arriverons tranquillement à la baie, cela en plusieurs jours et nous nous laisserons surprendre par les phoques.
En attendant, tout nous arrête ! Gaël s’immobilise, se penche par-dessus son vélo et remarque : « Regarde toutes ces noix sur le chemin. » Il les rassemble, trace un carré qu’il entoure de branchages et les place à l’intérieur. Puis il essaie, sans y parvenir, d’en casser une avec son pied. Quant à moi, le même geste provoque un écrasement total de la noix, ce qui la rend immangeable. Pour déguster ces noix fraîches, il nous faudrait un caillou afin de doser notre force. Mais nous n’en trouvons pas. Frustrés de n’avoir pu goûter à notre récolte, nous la rangeons bien précieusement dans la sacoche cuisine.
L’application reconnaissance des plantes nous retarde aussi. À l’aide de cet outil, nous investiguons les feuilles à proximité des noix. Une fois identifiées nous trouvons le noyer. Puis loin, nous nommons certains arbustes : prunellier, noisetier, cornouiller. Mais il faut reprendre notre route, même si Gaël trouve l’application « géniale » et aimerait connaître le nom de la plupart des fleurs et arbres que nous rencontrons.
Ensuite, les kilomètres défilent rapidement sous nos roues. Un simple arrêt à Rouy-le-Grand nous permet de nous restaurer d’un pique-nique pris sur le pouce, assis sur les marches de l’église.
Il nous reste plus de vingt kilomètres à parcourir. Nous repartons de plus belle afin de ne pas arriver trop tard, surtout que nous avons hâte de découvrir la tente coco louée pour la nuit.
Aux portes de Péronne, nous quittons le canal pour emprunter le pont courbé. Nous le franchissons à pied malgré la voie cyclable. Une fois franchi, nous remontons sur nos montures. Gaël, positionné devant moi, crie : « Je vais où ? » et moi de lui répondre : « Devant, un peu à droite, sur la piste cyclable. » Avant que je ne comprenne pourquoi, je suis projetée au sol. Je me sens rouler sur le dos. J’entends l’arrière de mon casque crisser sur le bitume. Encore au sol et reprenant mes esprits, je lève la tête. Nos deux vélos sont couchés côte à côte. Gaël est par terre aussi. Il me regarde et annonce : « Oh ! Grand-mère… Tu as presque fait une roulade arrière ! » Sitôt dit, sitôt relevés. Quelle chance ! Aucune douleur, aucune blessure. Les vélos ne sont pas endommagés non plus. Une dame arrête sa voiture et se précipite. Elle raconte : « J’ai assisté à votre chute et j’ai eu peur pour vous deux. C’était une chute spectaculaire ! Tout va bien ? »
Oui ! Tout va bien ! Je commence à comprendre l’explication à cette chute lorsque Gaël m’explique : « Tu m’as dit : « Devant, à droite. Et j’ai tourné à droite. » Lors de l’amorce de son virage, je me suis retrouvée à ses côtés et son vélo est venu s’appuyer contre le mien nous entraînant dans cette chute inattendue, surprenante et burlesque !
Nous reprenons petit à petit nos esprits… et j’annonce à Gaël : « Voilà ! Ça ! C’est le pire moment du cyclo-voyageur, l’un des plus redoutés. Mais nous nous en sommes bien sortis, sans même une égratignure ! »
Nous oublions rapidement cette mésaventure et nous partons à la recherche du camping municipal Le Brochet situé à proximité du cœur de la ville, en bordure d’un étang.
Lors d’une recherche sur le camping, j’ai lu, dans le journal local, l’article suivant : « Au camping Le Brochet à Péronne, on pêche la différence et la tolérance. Dans ce camping municipal, ouvert tout au long de l’année, se croisent touristes, ouvriers, saisonniers étrangers et réfugiés. Pour la gérante, ce creuset de populations est une force. »
Deux sculptures monumentales nous accueillent à l’entrée du camping. Il s’agit de visages, l’un masculin et l’autre féminin aux paupières baissées et à l’expression sereine. Gaël s’en approche, les touche.
Nous découvrons notre Coco-sweet. C’est un hébergement insolite sous forme de tente rigide avec tout le confort, sauf le chauffage.
La clef est sur la porte. La gérante arrive dans la soirée et s’inquiète pour nous, car elle, elle ne pourrait jamais dormir sous une tente sans chauffage nous dit-elle. Elle insiste pour nous apporter d’autres édredons et nous donne une boîte de semoule pour notre repas.
Nous sommes ravis de notre maison de toile. En chaque bout, deux grandes fenêtres « arrondies » nous rappellent les ouvertures Art déco de la gare de Saint-Quentin. L’entrée de chacune des chambres forme un arc et les deux ouvertures sont parées des mêmes rideaux. L’atmosphère de cette tente est agréable, un vrai petit cocon chaleureux. Nous y sommes bien ! Si nous n’avions pas compris pourquoi les tentes s’appelaient coco, nous restons avec nos interrogations. La couleur ? La forme ? L’intérieur ? Aucune de ces suppositions ne nous convainc ! Cela restera un mystère !
Notre repas sera fait de semoule, puis nous jouerons aux cartes. Enfin, nous nous pelotonnerons sous une montagne de couettes et d’édredons pour découvrir L’œil du loup de Pennac, roman merveilleux d’un dialogue entre un enfant et un loup.
Et nous serons fin prêts pour la nuit à venir.
20 km en train – 48 km à vélo – 98 m de dénivelé
Homblières – Saint-Quentin – Ham – Péronne
Debout dès l’aube.
La pluie se joue de nous.
Gaël me rappelle ce que j’avais énoncé quelques jours auparavant : « Tu avais dit que rien ne nous arrêterait ! Ni la pluie ! Ni le vent ! Ni le froid ! »
La journée doit donc commencer car nous avons un horaire à respecter. Nous prenons le train de Saint-Quentin à Ham. Sinon, notre étape, avec un surplus de vingt kilomètres, serait trop longue pour un jeune enfant. Trente minutes de transport en commun remplaceront deux heures de pédalage sur la route. Hier soir, lorsque j’ai pris les billets, j’ai été surprise par la mention : train sans vélo. On verra bien !
J’ai avec moi une petite carte papier de France. Hier, dans le train, nous avions repéré nos lieux de résidence, Dijon pour Gaël et Besançon pour moi. Nous avions suivi avec le doigt le tracé de notre voyage en train. Gaël a entouré Fonsomme, là où la Somme prend sa source. Mais les dispositifs sécurisés n’ont pas encore été mis en place de Fonsomme à Ham. On ne peut circuler sur le bord du canal. Dans la mesure du possible, lorsque je suis accompagnée de Gaël, j’évite de rouler sur les routes. Puis, sous mon œil attentif, Gaël a surligné le fleuve Somme, depuis sa source jusqu’à sa baie. Grosso modo, c’est notre trajet à vélo. Je lui ai indiqué que cette trace faisait deux-cents kilomètres. Il m’a regardée perplexe et a poursuivi d’une voix de ténor : « Deux-cents… » sans rien dire de plus.
Les sacoches sont rangées depuis la veille. Jamais bouclées car une petite chose est toujours à ranger à la dernière minute. Gaël s’acquitte de diverses tâches. Le matin, il doit ranger son pyjama, remplir les gourdes et les replacer sur nos vélos, accrocher sa sacoche de guidon et les deux sacoches à l’arrière de son vélo. S’il a le temps, il commence à fixer mes deux plus petites sacoches à l’avant de ma bicyclette. Chacun a des tâches spécifiques et définies à accomplir. Depuis le temps que nous voyageons ensemble, elles ne sont plus à rappeler. Enfin ! A priori ! Car de temps à autre, Gaël se montre un peu rebelle, insoumis.
Ce matin, sous la pluie et en un temps record, nous sommes prêts à partir. Comme d’habitude, une dernière vérification des systèmes d’accrochage de tout notre harnachement est nécessaire. Puis Gaël s’écrie : « En route pour nos deux-cents kilomètres ! »
À la sortie du camping, il me fait remarquer : « Regarde le panneau ! Tu veux prendre là ? Mais c’est une impasse ! La route va s’arrêter ! » La signalisation routière n’a bientôt plus de secret pour lui ! Je lui explique que nous allons tenter le tout pour le tout. Si nous ne pouvons atteindre la route, toute proche, nous reviendrons en arrière et nous ferons un grand détour par le village d’Homblières pour y accéder. Je pense aussi qu’il ne nous faut pas perdre de temps, car le train ne nous attendra pas. Comme d’habitude, il répond parfaitement à mes injonctions vélo, sans jamais les contester ou chercher des justifications.
Tout est bien qui finit bien au bout de l’impasse. Une zone herbeuse d’une dizaine de mètres nous sépare de la départementale. Seuls de gros rochers en protègent l’accès, mais nous passons entre sans souci.
Et nous voici, en ce dimanche matin, pédalant allègrement sur la route libérée de son trafic. Étonnant ! Aujourd’hui, le trajet en sens inverse me paraît extrêmement court. Nous parcourons quelques centaines de mètres sur route, alors qu’hier, cette distance m’avait paru interminable. Nous rejoignons donc rapidement la piste cyclable construite dans les champs.
Gaël s’en donne à cœur joie. Il grimpe les côtes, léger comme un papillon, me laissant sur le carreau. Je ne suis qu’une piètre grimpeuse. Et ce ne sont pas les multiples voyages à vélo qui m’ont fait grandement progresser. Mais dans les descentes, c’est moi qui remporte la palme ! Le poids de mon vélo et des bagages m’entraîne à vive allure et je double Gaël, sans un seul coup de pédale, après l’avoir prévenu de mon arrivée à grand renfort de coups de klaxon. Il n’y comprend rien ! Et me lance : « Comment fais-tu pour aller si vite ? »
Hier, les côtes qui m’avaient obligée à pousser mon vélo à la sortie de Saint-Quentin, alors que Gaël les gravissait sans effort, sont, de fait, des descentes aujourd’hui. Et nous arrivons extrêmement en avance à la gare.
Gaël remarque : « Elle est belle la gare avec les portes arrondies et les petites pierres rouges ! » Les petites pierres rouges… Je lui indique que, dans la région, la plupart des constructions sont en briques de terre rouge.
Les portes arrondies… La gare de Saint-Quentin est exceptionnelle avec trois immenses ouvertures de style Art déco. Dans la mesure où nous sommes très en avance, nous nous rendons au buffet de la gare, un bijou de l’Art déco d’une rare élégance. Dommage, il est fermé depuis vingt ans ! Nous nous contentons de regarder quelques photos.
L’envie d’un chocolat chaud est toujours présente en nous. Mais la cafétéria-magasin, à l’enseigne identique à celle que nous rencontrons dans toutes les gares depuis que la plupart des buffets ont été fermés, n’est pas encore ouverte au public.
Nous nous occupons donc dans le hall au joli plafond ouvragé, dont les formes carrées sont rehaussées par une peinture orangée. Dans un premier temps, nous remarquons la magnifique horloge en haut d’une des grandes baies. Gaël est chargé de lire l’heure. Puis il calcule le temps que nous avons mis pour parcourir les dix kilomètres depuis le camping. Après un certain temps, il s’écrie : « Quarante et une minute ! C’est quand même beaucoup ! » Sur le panneau des départs et des arrivées, Gaël remarque que le quai de notre train n’est pas encore noté.
La gare comporte sept quais. Nous n’avons qu’une chance sur sept de ne pas être obligés d’emprunter le sous-terrain. Cela me consterne ! Ce sera encore très pénible, voire impossible pour moi de grimper les escaliers en portant ma lourde bicyclette. D’autres personnes attendent dans le hall. Nous devrions trouver de l’aide. Je prépare Gaël à toutes éventualités en lui demandant d’être prêt lorsque le quai s’affichera. Si c’est le sept, aucun souci. Sinon, nous devons vite nous rendre en haut des escaliers du sous-terrain, décrocher nos sacoches et trouver une personne aidante.
Le numéro du quai s’affiche. C’est le sept ! J’embrasse Gaël ! Il me regarde en haussant les épaules. Je respire enfin car cela nous simplifie considérablement la tâche. De plus, le train accepte les vélos. Sauvés !
Après un coup d’œil complice, fiers comme Artaban, nous montons dans le train pour une durée d’une trentaine de minutes.
Une jolie banquette de forme arrondie surplombe le reste du wagon. Nous nous installons confortablement et Gaël parle. Il parle tout le temps. Heureusement qu’il aime lire, cela offre un peu de répit. Il me demande : « Tu te souviens lorsque tu m’as appris à démarrer et à m’arrêter sans que je sois assis sur la selle de mon vélo ? » En effet je m’en souviens, c’était la semaine dernière :
« Je pensais simplement te faire essayer ton nouveau vélo. Mais finalement, je me suis aperçue qu’il fallait que tu apprennes à le faire !
- Oui, et j’y suis arrivé !
- Après quelques essais où tu as failli te retrouver par terre, je t’ai expliqué comment faire et tu y es très bien arrivé ! Il a fallu que tu maîtrises le démarrage pour ensuite t’asseoir sur la selle. Puis tu as appris à t’arrêter en prenant appui sur les pédales… »
Après quelques minutes de réflexion, il me questionne à nouveau :
« Comment tu sais tout ça ?
- Parce que j’ai une longue vie, j’ai soixante-quatre ans de plus que toi et surtout j’ai appris, tout comme toi !
- Avec ce nouveau vélo, je ne sais pas lâcher mon guidon. Tu m’apprendras ?
- Bien sûr ! »
J’ai encore bien du boulot sur la planche !
Une petite pause s’impose à Ham pour un chocolat chaud tant attendu. Un bistrot sans charme nous accueille non loin de la gare. La serveuse est surtout occupée par les joueurs de jeux d’argent.
Maintenant, nous devons commencer réellement notre étape. Je considère que Ham constitue, en somme, le kilomètre zéro. Une quarantaine de kilomètres nous attend avant de rejoindre, en fin de journée, une jolie tente coco au camping de Péronne.
Nous devons rejoindre le chemin de halage en empruntant une route secondaire. Je me conforme scrupuleusement au GPS de mon téléphone et à la carte du guide de la Somme à vélo. Nous quittons la route, bifurquons à droite puis à gauche, sans véritablement de raison. Nous roulons sur une voie qui s’apparente plus à un chemin très endommagé par les tracteurs de la ferme devant laquelle nous passons. Puis d’une voix blanche je demande fermement à Gaël de pédaler le plus vite possible, car un chien se met à courir dans notre direction, ventre à terre, souffle court. Nous sommes au loin lorsqu’il arrive à la limite de la grille. Plus tard, j’expliquerai à Gaël ma peur des chiens.
Peu après la ferme, la voie endommagée s’arrête et ce satané GPS nous envoie dans la forêt dans un chemin herbeux, bosselé, creusé d’ornières sur lequel nous avons toutes les peines du monde à pousser nos vélos. Gaël rencontre bien des difficultés. Cela lui demande beaucoup d’effort. Nous progressons lentement en ahanant, en pestant, en fulminant contre cette forêt, jusqu’au moment où le GPS ne nous géolocalise plus.
« Gaël, nous allons faire demi-tour pour revenir sur la route. Je ne sais pas où ce chemin vent nous conduire.
- Dans cette forêt, c’est vraiment le pire moment à vélo ! Pour toi aussi c’est le pire moment ?
- Oui, ce n’est pas un super instant, mais ça fait partie de l’aventure. Mais pour moi, le pire serait de tomber du vélo ! »
Nous sommes surpris d’arriver si rapidement à la sortie de la forêt. Nous n’avions pas parcouru une grande distance. Environ deux-cents mètres ! Mais cela nous avait paru très long.
Puis j’aperçois la ferme au chien. Je l’avais oublié celui-là ! Je positionne Gaël en protection de mon vélo et lui demande de bien rester à ma droite, d’avancer à la même vitesse que la mienne. Je le préviens qu’à un moment donné, je lui dirai de pédaler le plus vite possible, mais en restant parfaitement à côté de moi et en regardant devant afin que nos vélos ne se heurtent pas.
Et c’est ainsi que, tels deux éclairs, nous passons devant la ferme où je remarque le chien au pied des escaliers qui réagit ridiculement, avec un bon temps de retard.
Nous retrouvons la route et un coureur à pied. Il arrête son chrono pour nous expliquer comment rejoindre le chemin de halage non loin, après le pont que nous apercevons. Satané GPS !
Après une série de détours sur petite routes partagées contraignant à quelques faux plats et dénivelés qui nous ont mis en jambe, après une tentative de traverser une forêt, après une échappée de justesse à un chien, nous y voilà ! Plus aucun risque de nous tromper, il suffit de rouler tranquillement rive gauche. Nous allons suivre dans un premier temps le canal du Nord sur quelques kilomètres. Il nous faudra attendre la confluence des deux canaux, Nord et Somme, pour enfin retrouver le fleuve Somme que nous avons entrevu à Ham. Ensuite nous arriverons tranquillement à la baie, cela en plusieurs jours et nous nous laisserons surprendre par les phoques.
En attendant, tout nous arrête ! Gaël s’immobilise, se penche par-dessus son vélo et remarque : « Regarde toutes ces noix sur le chemin. » Il les rassemble, trace un carré qu’il entoure de branchages et les place à l’intérieur. Puis il essaie, sans y parvenir, d’en casser une avec son pied. Quant à moi, le même geste provoque un écrasement total de la noix, ce qui la rend immangeable. Pour déguster ces noix fraîches, il nous faudrait un caillou afin de doser notre force. Mais nous n’en trouvons pas. Frustrés de n’avoir pu goûter à notre récolte, nous la rangeons bien précieusement dans la sacoche cuisine.
L’application reconnaissance des plantes nous retarde aussi. À l’aide de cet outil, nous investiguons les feuilles à proximité des noix. Une fois identifiées nous trouvons le noyer. Puis loin, nous nommons certains arbustes : prunellier, noisetier, cornouiller. Mais il faut reprendre notre route, même si Gaël trouve l’application « géniale » et aimerait connaître le nom de la plupart des fleurs et arbres que nous rencontrons.
Ensuite, les kilomètres défilent rapidement sous nos roues. Un simple arrêt à Rouy-le-Grand nous permet de nous restaurer d’un pique-nique pris sur le pouce, assis sur les marches de l’église.
Il nous reste plus de vingt kilomètres à parcourir. Nous repartons de plus belle afin de ne pas arriver trop tard, surtout que nous avons hâte de découvrir la tente coco louée pour la nuit.
Aux portes de Péronne, nous quittons le canal pour emprunter le pont courbé. Nous le franchissons à pied malgré la voie cyclable. Une fois franchi, nous remontons sur nos montures. Gaël, positionné devant moi, crie : « Je vais où ? » et moi de lui répondre : « Devant, un peu à droite, sur la piste cyclable. » Avant que je ne comprenne pourquoi, je suis projetée au sol. Je me sens rouler sur le dos. J’entends l’arrière de mon casque crisser sur le bitume. Encore au sol et reprenant mes esprits, je lève la tête. Nos deux vélos sont couchés côte à côte. Gaël est par terre aussi. Il me regarde et annonce : « Oh ! Grand-mère… Tu as presque fait une roulade arrière ! » Sitôt dit, sitôt relevés. Quelle chance ! Aucune douleur, aucune blessure. Les vélos ne sont pas endommagés non plus. Une dame arrête sa voiture et se précipite. Elle raconte : « J’ai assisté à votre chute et j’ai eu peur pour vous deux. C’était une chute spectaculaire ! Tout va bien ? »
Oui ! Tout va bien ! Je commence à comprendre l’explication à cette chute lorsque Gaël m’explique : « Tu m’as dit : « Devant, à droite. Et j’ai tourné à droite. » Lors de l’amorce de son virage, je me suis retrouvée à ses côtés et son vélo est venu s’appuyer contre le mien nous entraînant dans cette chute inattendue, surprenante et burlesque !
Nous reprenons petit à petit nos esprits… et j’annonce à Gaël : « Voilà ! Ça ! C’est le pire moment du cyclo-voyageur, l’un des plus redoutés. Mais nous nous en sommes bien sortis, sans même une égratignure ! »
Nous oublions rapidement cette mésaventure et nous partons à la recherche du camping municipal Le Brochet situé à proximité du cœur de la ville, en bordure d’un étang.
Lors d’une recherche sur le camping, j’ai lu, dans le journal local, l’article suivant : « Au camping Le Brochet à Péronne, on pêche la différence et la tolérance. Dans ce camping municipal, ouvert tout au long de l’année, se croisent touristes, ouvriers, saisonniers étrangers et réfugiés. Pour la gérante, ce creuset de populations est une force. »
Deux sculptures monumentales nous accueillent à l’entrée du camping. Il s’agit de visages, l’un masculin et l’autre féminin aux paupières baissées et à l’expression sereine. Gaël s’en approche, les touche.
Nous découvrons notre Coco-sweet. C’est un hébergement insolite sous forme de tente rigide avec tout le confort, sauf le chauffage.
La clef est sur la porte. La gérante arrive dans la soirée et s’inquiète pour nous, car elle, elle ne pourrait jamais dormir sous une tente sans chauffage nous dit-elle. Elle insiste pour nous apporter d’autres édredons et nous donne une boîte de semoule pour notre repas.
Nous sommes ravis de notre maison de toile. En chaque bout, deux grandes fenêtres « arrondies » nous rappellent les ouvertures Art déco de la gare de Saint-Quentin. L’entrée de chacune des chambres forme un arc et les deux ouvertures sont parées des mêmes rideaux. L’atmosphère de cette tente est agréable, un vrai petit cocon chaleureux. Nous y sommes bien ! Si nous n’avions pas compris pourquoi les tentes s’appelaient coco, nous restons avec nos interrogations. La couleur ? La forme ? L’intérieur ? Aucune de ces suppositions ne nous convainc ! Cela restera un mystère !
Notre repas sera fait de semoule, puis nous jouerons aux cartes. Enfin, nous nous pelotonnerons sous une montagne de couettes et d’édredons pour découvrir L’œil du loup de Pennac, roman merveilleux d’un dialogue entre un enfant et un loup.
Et nous serons fin prêts pour la nuit à venir.

1 - Saint-Quentin à Péronne