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Le Tour des Monts d'Aubrac

6 jours
173km
+3893m / -3771m
Par Béryl
publié hier
81 lecteurs
Informations générales
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Le Tour des Monts d'Aubrac

Laguiole/Brion

Mise à jour section : hier

35.3km
+748m / -660m
997m/1334m
Données GPS :

Distance : 35,34km
Dénivelé positif : 748m
Dénivelé négatif : 660m
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Dans le four, les randonneurs !
Mardi 26 mai 2026

Il n'est pas 5h00 quand je me pose sur la table de pique-nique près des toilettes où chargent mon téléphone et ma batterie portable. Ce soir, c'est bivouac sauvage, autant prévoir.
Je consulte la carte à la lueur rouge de ma frontale. Sur mon road-book, j'ai prévu un arrêt vers le hameau de La Brugère, histoire de faire le plein d'eau avant de poser la tente. En bivouac, l'eau est essentielle. Il me faut mes deux litres ; en dessous, le confort en pâtit.
Un germe d'idée pointe son nez ; il y a peut-être moyen de rendre le bivouac moins sauvage que prévu...
Laguiole s'éveille dans le petit matin.
Laguiole s'éveille dans le petit matin.
Quand le soleil éclabousse le village de sa lumière ocre, je suis déjà loin. J'attaque la montée vers le plateau. Une grimpette comme je les aime qui, même si elle est raide dès le début, s'adoucit quelque peu par la suite et permet de diluer le dénivelé dans les kilomètres.
La journée s'annonce chaude et une petite portion seulement de l'étape est boisée. J'y pénètre moins de deux heures après être parti alors que la température est encore largement supportable. Je sais que j'en ai pour une heure à peine avant de débouler sur le plateau où plus aucune ombre ne m'épargnera la morsure du soleil jusqu'à l'arrivée.
Pas le choix, je dois m'enduire à nouveau de crème solaire. Ou plutôt anti-solaire.
Incitation à la contemplation.
Incitation à la contemplation.
Les genêts attendent sa majesté Soleil pour faire exploser leurs couleurs.
Les genêts attendent sa majesté Soleil pour faire exploser leurs couleurs.
Infime clapotis d'une source sourdant délicatement d'entre les mousses.
Infime clapotis d'une source sourdant délicatement d'entre les mousses.
Je suis un moment un sentier botanique dont les quelques panneaux me renseignent sur la faune et la flore locales, notamment aux abords de tourbières préservées. D'après les descriptions, j'évolue sur un ancien édifice volcanique dont il ne reste que le cratère suite à l'érosion et l'inversion du relief. 
Je sors de la forêt au point le plus haut, les Landes du Clapier, à 1342m. Un dernier panneau m'indique être sur la ligne de partage des eaux qu'il est aisé de suivre en observant le panorama. J'observe bien le panorama et... eh bien, merci le panneau !
À partir d'ici, s'enchainent près de deux heures de prairies à vache avec de nombreuses clôtures électriques à passer (sécurisées, heureusement) et autant de portillons à bien refermer derrière soi. Tout cela sous le soleil exactement.
Vous la voyez la ligne de partage des eaux, vous ?
Vous la voyez la ligne de partage des eaux, vous ?
Un echainement de prairies à vaches sans aucune ombre !
Un echainement de prairies à vaches sans aucune ombre !
Après deux heures d'herbe et de bouses séchées, je retrouve les cailloux...
Après deux heures d'herbe et de bouses séchées, je retrouve les cailloux...
... et malheureusement aussi le bitume !
... et malheureusement aussi le bitume !
Heureux d'en finir avec les bouses plus ou moins sèches, j'arrive sur un chemin carossable qui me dépose au pied d'une route. Bon, finalement, les prairies à vache, c'était pas si mal.
Après plus de deux kilomètres à me casser les pieds sur le bitume, j'arrive à Saint-Urcize où je me pose au premier troquet venu pour boire un café. Quatre heures pour faire seize bornes, j'avance pépouze. Si je me fie à mon road-book, je suis à onze kilomètres de l'arrivée. Enfin, tout dépend où se situe précisément l'arrivée, parce qu'à ce moment-là, je ne sais toujours pas où je vais dormir. Il y a bien cette petite idée qui trotte dans ma tête après avoir germé tôt ce matin. Peut-être un moyen de joindre le très agréable à l'utile...
Je calme les méfaits du goudron par une noix de Voltaren sous chaque peton. Je ne leur avoue pas encore qu'ils risquent devoir forcer un peu plus pour que cette petite idée se réalise. Ménageons la monture !
Un simple café n'a manifestement pas été jugé suffisant pour me remplir les gourdes d'eau fraiche, alors je fais un passage par la fontaine où l'eau est potable. "Et puis c'est la même qu'au robinet" a cru bon d'ajouter l'accorte hôtesse du bar, ce que j'ai de suite traduit par : "celle-ci, je ne la paie pas !"
Un passage ravito à l'épicerie et me voilà reparti.
Saint-Urcize, reconnaissable à son clocher à peigne.
Saint-Urcize, reconnaissable à son clocher à peigne.
Je ne vais pas bien loin ; à Recoulès-d'Aubrac, un banc semble attendre le randonneur fatigué à l'ombre bienvenue d'une haie d'arbres. Bon, on ne peut pas dire que je suis vraiment fatigué, mais j'ai un petit creux et je sais que plus je vais avancer, plus l'ombre se fera discrète. Alors je me pose là, libère à nouveaux mes petons tout étonnés de pouvoir faire les éventails à nouveau aussi rapidement, et tranche saucisson et pomme en admirant le ballet aérien des hirondelles. À mes côtés, un drôle d'engin du genre torture m'interpelle. Je me demande à quoi pouvait (ça a l'air très ancien) bien servir cette structure de pierre et de fer. Je trouve la réponse dans mon topoguide : c'est un ferradou que les anciens utilisaient pour ferrer les bœufs. J'en croiserai plusieurs tout le long du parcours.
Une fois terminé, je laisse le banc à un couple de randonneurs à la journée qui semblent plus souffrir de la température que moi et je reprends la route. Je passe le Bès au pont de Gourmier et arrive à Escudières, dernier endroit où je peux trouver de l'eau avant une autre traversée du désert. Je ne vois personne. La chaleur calfeutre les gens chez eux. Tant pis, je sais que j'ai une dizaine de kilomètres de prairie à vaches sans ombre devant moi et il doit me rester un litre d'eau tiède. Au moins, je n'aurai pas mal à la gorge !
Un ferradou dont les anciens se servaient pour ferrer les bœufs.
Un ferradou dont les anciens se servaient pour ferrer les bœufs.
Recoules-d'Aubrac que je viens de quitter.
Recoules-d'Aubrac que je viens de quitter.
Le Bès vu du pont de Gourmier.
Le Bès vu du pont de Gourmier.
Ces prairies-là sont traversées par un chemin large qui évite les mottes de terre et les bouses. Plus reposant que le matin, d'autant que quelques nuages me protègent de leur ombre. Les kilomètres s'égrainent dans ces paysages magnifiques sans que je voie le temps passer et me voilà arrivé au hameau de la Brugère où je me pose contre un bâtiment pour libérer mes pieds et laisser redescendre le cardio. J'entame une barre de recharge rapide quand je vois un chat sortir de la maison d'à côté. Peu de temps après, une dame le suit qui semble le chercher. La mère Michel s'appelle en fait Yvette, je vais l'apprendre très vite ainsi qu'une bonne partie de sa vie.
"Bonjour madame. Ne vous en faites pas, je ne reste pas longtemps.
- Et pourquoi voulez-vous que je m'en fasse ? me répond-elle.
- C'est-à-dire que, je me suis posé là sans demander à quiconque. Je ne voudrais pas déranger.
- Vous ne me dérangez pas du tout et d'ailleurs, vous n'êtes pas chez moi ! Mais vous ne risquez rien, pas d'inquiétude.
- Ah merci, c'est rassurant. Dites, pourriez-vous remplir mes gourdes d'eau, s'il vous plait ?
- Avec grand plaisir ! Donnez, je vais vous mettre de l'eau bien fraiche."
Voilà une bonne chose, déjà. Au pire, je vais pouvoir bivouaquer dans le coin avec mes deux litres d'eau. Mais j'ai toujours cette idée qui fait du vélo dans ma tête. Sans aller jusqu'au camping, il y a peut-être moyen de me faire un bivouac tout confort.
J'attends Yvette, en chaussettes dans l'herbe grillée. Quand elle revient, elle semble bien décidée à me faire payer son eau au prix fort. Oh ! la dame n'en veut pas à ma bourse, vous pensez bien, mais elle ne voit pas grand monde dans le coin, même si, de son propre aveu elle tente bien d'alpaguer les randonneurs de passage, parfois. Non, elle veut juste taper la causette. Et la mamie est bavarde ! Alors, attendri par sa faconde et son œil malicieux, je lui prête une oreille attentive.
J'en prendrai pour près de trois quarts d'heure, mais que voulez-vous, c'est un juste retour des choses.
Elle m'indique même la possibilité de m'installer en face de chez elle, là, dans ce bâtiment à moitié en ruine où l'on dort très bien, parait-il. Il y a même une randonneuse qui y a dormi la nuit dernière.
Merci Yvette, c'est adorable, mais quand j'ai une idée en tête...
Impossible de se perdre dans ces paysages !
Impossible de se perdre dans ces paysages !
Arrivé à ce moment du récit, je pense qu'il est temps que je vous l'expose, cette idée. En préparant ce trek, j'ai noté qu'à Brion il y a une aire de pique-nique en plein village avec un point d'eau juste en face. Je me suis dit que, vu le nombre de randonneurs que les gens du coin doivent voir passer (confirmé par Yvette) et l'absence de structure d'accueil (un gîte/chambre d'hôte est quand même situé un peu avant Brion), disons de structure d'accueil où l'on peut se loger sans avoir une alerte de notre banque, il semble raisonnable de penser que poser sa tente sur ladite aire doit être une demande récurrente et potentiellement déjà actée au conseil municipal. Bref, ça se tente !
Cela dit, avec trente bornes dans les patounes et la chaleur, je n'étais pas sûr de pouvoir en rajouter. Mais c'était sans compter avec Yvette ! Grâce à son eau fraîche et sa pause bienvenue, je me sens tout ragaillardi et dévore les quatre kilomètres restants en à peine trois quarts d'heure. 
Quand j'entre dans Brion, il est 16h30. Pas âme qui vive. Je remarque une porte ouverte sur un bâtiment avec plusieurs appartements. Je sonne au hasard. Pas de réaction. J'erre un peu dans le village, vais voir à la mairie - bien entendu fermée le mardi -, reviens en arrière et m'avance vers un corps de ferme où j'entends un bruit de tracteur.
Je fais très attention à ne pas franchir le portail, largement ouvert, et lance un : "Ohé, il y a quelqu'un ?"
En guise de réponse, deux gros chiens se précipitent sur moi tous crocs dehors. Je cache mes bâtons dans mon dos, tends une main et leur parle calmement ; cela suffit généralement pour calmer un chien, sauf que là, je m'aperçois très vite que c'est peine perdue. Instinctivement, je me plaque contre un mur, sachant que l'un d'eux va chercher à me contourner pour m'attaquer pas derrière ; je connais leur méthode. Je mets mes bâtons en avant ce coup-ci. Ils sont à deux mètres et semblent comprendre que le premier qui s'approche trop près prendra un coup. Je vise la truffe, l'endroit le plus sensible chez un chien, mais c'est petit, une truffe, et mieux vaut ne pas la rater sous peine de les énerver encore plus. Je n'en mène quand même pas bien large. Heureusement, alerté par les aboiements furieux de ses bêtes, le propriétaire arrive et les met au pli.
Ouf !
De suite, j'expose ma requête et biaisant quelque peu : "Bonjour Monsieur. Je suis sur le Tour des Monts d'Aubrac. J'arrive de la mairie, mais elle est fermée. Auriez-vous le numéro de téléphone d'un membre du conseil pour demander l'autorisation de poser ma tente sur l'aire de pique-nique, s'il vous plait ? 
- Non, je n'ai pas de numéro, mais pas la peine de les déranger, je vous la donne, moi, l'autorisation."
Tout heureux, je rajoute : "Vraiment ? C'est possible ? Je ne risque rien ? 
- Oui oui, on a l'habitude, ne vous en faites pas. Si quelqu'un vient vous voir, vous n'avez qu'à dire que c'est moi qui vous ai permis de vous installer.
- Très bien. Je vous remercie !"
Et le voilà parti avec ses deux clébards (oui, j'aime les chiens, mais certains sont de gros vilains chiens, des clébards !)
Une fois installé, je me pose sur la table encadrée de ses deux bancs et note quelques mots dans mon carnet. Je vois alors une dame qui sort du bâtiment où j'ai sonné tout à l'heure et monte dans sa voiture tout en m'observant. Je me lève et me dirige vers elle : "Bonjour madame. J'ai cherché à demander l'autorisation à quelqu'un de la mairie, mais le monsieur de la ferme n'a pas les numéros et m'a donné son accord.
- Il les a, les numéros, mais n'a pas voulu s'embêter, c'est tout. C'est vous qui avez sonné tout à l'heure ?
- Oui c'est moi, je cherchais quelqu'un à qui demander où m'installer, justement.
- Pas de chance, j'étais sous la douche ! Le temps de finir, vous étiez parti. Bref, je fais partie du conseil municipal et il n'y a aucun problème pour vous installer ici. C'est même prévu pour ! Vous avez de l'eau en face. Nous avons l'habitude avec les randonneurs et quand il fait trop mauvais temps, on les met dans le four !"
Devant mon air ahuri, elle rajoute d'un air malicieux : "Le four, là, derrière vous."
Elle me montre une sorte de cabane en pierre posée devant l'église et poursuit : "Il est aménagé, ne vous en faites pas. La semaine dernière, on y a hébergé deux randonneuses frigorifiées qui étaient bien contentes d'y dormir."
Je pense bien : dormir dans un four quand on est frigorifié, ça se tient !
"C'est pas le grand luxe, mais ça ferme, il y a la lumière et une prise où vous pouvez charger votre téléphone ou autre. Vous avez même des livres et des magazines, ajoute-t-elle.
- C'est pas le grand luxe, mais pour un randonneur en bivouac, ça s'en rapproche sacrément quand, même !
- Je dois partir un moment, je serai rentrée sous peu. Si vous avez besoin de quelque chose, n'hésitez pas, venez sonner, je vous répondrai ce coup-ci !"
Le temps que je regagne ma tente, j'entends une voiture qui s'arrête. C'est madame qui me lance par la vitre ouverte : "Vous voulez que je vous aide à déplacer la table pour la rapprocher de votre tente ?
- C'est très gentil à vous, mais ne vous dérangez pas pour ça, je peux encore faire quelques pas entre les deux sans tomber d'épuisement !"
Adorable.
Alors que je m'apprête à manger, un gars qui passait la débroussailleuse m'aborde et tape la causette. Il me raconte l'histoire du village, la prochaine fête qui doit avoir lieu cet été, fête tournante où tous les Brion, les villages qui s'appellent Brion, se réunissent et font la fiesta pendant un week-end : "Ici, c'est le plus petit, celui avec le moins de moyens et pourtant le plus apprécié, allez savoir pourquoi !" me lance-t-il tout fier.
Il me confirme aussi leur habitude de recevoir les randonneurs et le coup du four qui fait toujours son petit effet : "Il faut juste ne pas arriver quand on s'en sert", rajoute-t-il.
Oui, apparemment, ils allument le four une fois dans l'année. C'est un four banal, après tout, et il fonctionne toujours très bien. Il faut juste beaucoup de temps pour le faire monter en température. Tous les habitants amènent leur pain à cuir, ces jours-là. C'est la tradition.
"C'est pas prévu pour aujourd'hui, rassurez-vous !", me dit-il avant de s'en aller.
Une petite visite du four s'impose, tout de même : effectivement, c'est un peu rustique, mais on peut y dormir à plusieurs sans problème. Il y a même un extincteur, en cas de besoin. Un extincteur dans un four, j'aurai tout vu !
Si les livres disponibles ne font pas partie de mes lectures habituelles, je suis très heureux de trouver Trek Magazine parmi les revues disponibles. Je m'empare de quelques numéros que je vais savourer en même temps que mon repas, pendant que mon téléphone charge dans le four.

Je me couche en pensant à ma petite idée. Tout s'est déroulé comme je l'avais espéré. Ça valait bien quelques kilomètres supplémentaires qui raccourciront d'autant l'étape de demain, en plus.
Bercé par le chant des grillons, le sommeil ne tarde pas à me faucher. Tout est calme et tout est tranquille.
Mais ça ne va pas durer...
Le four à randonneur !
Le four à randonneur !
Rustique, mais pratique !
Rustique, mais pratique !
Un extincteur dans un four !
Un extincteur dans un four !
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