Trek Haut Atlas marocain

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10 jours de traversée du Haut Atlas marocain pour 17 jours de voyage entre Zaouïa Ahansal et Aït Alla (est/ouest) en passant par les hauts plateaux, les vallées d'Aït Bouguemez et de la Tessaout, au pied du M'Goun avec mon fils de 14 ans
La vidéo sur:  https://www.youtube.com/watch?v=H8WX3gq3gqo 
randonnée/trek
Quand : 8/4/14
Durée : 10 jours
Distance totale : 127.3km Dénivelées : +4895m / -4623m
Carnet créé par philippe milhau le 29 Oct
modifié le 07 Nov
246 lecteur(s) - 3
Vue d'ensemble

Le topo : Section 8 (mise à jour : 01 Nov)

Distance section : 12.4km Dénivelées section : +325m / -933m carte

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Le compte-rendu : Section 8 (mise à jour : 01 Nov)

Jour 8 : refuge de Tarkeddit (2910m) – Tasgaïwalt (2300m)

          16km, 6h, + 330m, - 914m

Nous passons une bonne nuit et j’en suis satisfait d’autant plus que Martin n’était pas très bien au moment du coucher. Nous nous levons à 6h45, je prépare nos sacs et enfourne les bouteilles d’eau pour la journée. A 7h nous déjeunons, pain, Nutella et chocolat chaud pour Martin, thé et deux tartines à la confiture pour moi. Nous payons excessivement cher pour le Maroc, près de 700dh mais je suis trop préoccupé par le départ pour le réaliser !

          Nous partons enfin à 7h30, je me sens beaucoup mieux et suis surtout heureux de reprendre la route même si je redoute que nous nous trompions, je n’ai, en effet, aucun descriptif de cet itinéraire sur mon topo, juste ma carte peu précise et ma boussole. Le temps est radieux et la lumière du matin magnifique. Nous descendons le plateau en suivant le cours de la Tessaout qui prend sa source ici à 2900m.
au petit matin...
au petit matin...
En 50min, nous atteignons le bout du plateau pour laisser la Tessaout plonger dans de profondes gorges. Nous devons bifurquer vers le nord-ouest ce que nous faisons en ayant la délicieuse surprise de constater que le sentier est plutôt bien marqué et de surcroît, balisé. L’air est limpide et le paysage grandiose dans ce matin qui se lève. Nous gravissons une petite crête entre la végétation d’épineux qui nous amène dans un petit vallon ouvert s’ouvrant sur un espace infini. Le décor est somptueux et la montée modérée. Je me sens bien mais ménage mes forces en adoptant un rythme tranquille. Nous dépassons vite les 3000m, Martin accuse un peu le coup, mais suit correctement.
          Arrivés sur un large plateau à 3100m, la trace remonte vers le Nord. Je m’inquiète un peu car notre objectif est plutôt à l’Ouest. Malgré tout, nous nous délectons du paysage et de ce fait, de nous retrouver, une fois de plus, perdus dans cette immensité. Au-delà de tout, c’est ce qui m’aura le plus fasciné ici. Ces étendues immenses ressemblant à des steppes d’altitudes, aussi larges que désolées. A chaque fois c’est la même chose, nous sortons d’un collet sur l’une d’elles et apercevons en point de mire, la prochaine « pass » à des années lumières !

          Nous atteignons bientôt un petit vallon creusé comme une sierra dans une déclinaison du relief, il bifurque enfin vers l’Ouest et expose ses vestiges de roche calcaire à l’usure du soleil, du temps et du vent. Ce décor nous subjugue, nous nous croyons dans le décor de cinéma d’un western spaghettis où nous nous attendons presque à voir surgir des contreforts de la combe des centaines d’indiens chargeant l’assaut.
Section 8
Nous faisons une pause à l’ombre d’une modeste grotte, puis je fais des photos de cet endroit très contrasté par rapport à ceux traversés jusqu’à présent. Je sais dès cet instant que cette étape sera la plus belle de notre périple. Des énormes blocs de calcaire érodés sont posés ici et là dans un abandon sauvage, ils témoignent de toute l’histoire géologique du massif dans une solitude dont nous sommes imprégnés.
          Aux abords du vallon, les reliefs dressés en strates, laissent apparaître des cheminées et des conglomérats poreux ressemblant à des stalagmites tordues. Au sol, une herbe timide tente de pousser dans le sable, entre les cailloux, la roche affleurant et les bouquets de plantes épineuses. Quelques blocs décrochés des parois gisent là dans un équilibre précaire au milieu du passage comme des sentinelles d’un autre temps. Nous évoluons dans un décor lunaire et plus que jamais, avons la sensation d’être aux confins du monde ! Et cela est délicieux !

          Nous laissons sur notre droite un campement berbère inoccupé puis suivons un large repli du relief en suivant les courbes de niveaux. Nous nous sentons observés par les contreforts de ce goulet où l’atmosphère est d’une limpidité douteuse et ensorcelante. Comme j’aurais aimé bivouaquer ici !

          Après cette courbe, nous reprenons cap plein Ouest en débouchant sur un autre plateau qui court jusqu’au-delà de l’horizon et derrière lequel les hautes montagnes dorsales de l’Atlas émergent.

               Nous contournons un grand cirque avant de traverser une zone pastorale de nomades berbères déserte. Devant nous, des cailloux, de la poussière, de rares touffes d’herbes sèches et une vulgaire trace dans le sable que nous nous essoufflons à suivre comme des fantômes errants traversant le temps ! Il n’y a rien, mais c’est d’une beauté indescriptible !

          Au fond de ce replat, nous longeons une courbe à flan de montagne où nous surprenons trois enfants nomades d’un camp un peu plus haut. Je leur demande confirmation du chemin, ils nous renseignent mais semblent apeurés de voir deux touristes ici ! Je mets sac à terre, plus pour m’alléger que par charité, et leur offre nos deux tee-shirts restants (pris pour les donner) et de petits présents. Sans un mot, ils s’en repartent vers leur tente et leurs occupations, trop intimidés pour poursuivre l’échange.

          Nous repartons mais tombons rapidement, à 3200m, nez à nez avec deux marocains sortants de nulle part. Ce sont des randonneurs chevronnés qui traversent l’Atlas avec très peu de moyen et de matériel. Nous échangeons un moment sur nos itinéraires et ils prennent des informations car ils vont marcher sur nos pas mais dans l’autre sens. Nous retranscrivons donc la trace de ma carte et de mon topo sur la leur, une vulgaire feuille de papier mais cependant plus détaillée. Je leur indique l’emplacement des sources mais moins inquiets que nous, ils me répondent : « bah, où il y a des nomades, il y a de l’eau ». Prends-en de la graine me dis-je!

        A mon tour, je leur demande de m’éclairer sur le reste de notre chemin pour gagner Amezri, d’où ils viennent. Leurs propos nous rassurent, nous allons bientôt descendre pour ne pas dire plonger, dans la vallée de la Tessaout. En tous cas, nous ne sommes pas perdus et sur la bonne voie, ouf ! Nous nous quittons d’un geste avec des « bonne chance » et des « que Dieu vous protège ».

          Effectivement nous arrivons rapidement à un col qui nous laisse entrevoir encore des montagnes à n’en plus finir mais surtout une trace qui se tortille en perdant rapidement de l’altitude et en plongeant dans un talweg caillouteux orienté Nord Sud, semblable à un précipice vertigineux. Nous en avons le tournis et attaquons la descente précautionneusement pour moi. Martin, comme toujours me précède d’une bonne vingtaine de mètres. Nous découvrons la vallée qui s’ouvre au Sud et avec elle, les promesses de revoir bientôt un peu de vert, de prendre un peu de repos dans un village. La descente est spectaculaire et périlleuse, la pente est abrupte et le sol instable sous nos poids et je manque plusieurs fois de basculer dans le vide.
descente vertigineuse
descente vertigineuse
Nous atteignons enfin le fond du talweg creusé comme une entaille dans la montagne laissant apparaître ses strates rongées par l’érosion. Nous suivons notre périple en empruntant une trace bien marquée en rive gauche du vallon et en direction du Sud. Celle-ci s’élève bientôt au dessus du lit asséché du ruisseau pour se poursuivre sur des vires perchées à plus de cent mètres du fond du canyon. Nous sommes subjugués et intensément excités de ce passage aérien d’autant plus que nous distinguons tout en bas et vers l’ouest la vallée et ne savons pas par quel moyen improbable nous pourrons la rejoindre.
passage en vire
passage en vire
Nous empruntons les vires perchées sur la falaise et je me revois deux ans plus tôt près de Gavarnie, dans le canyon d’Ordessa. Nous en prenons plein les yeux et cette étape est vraiment remarquable ! Nous redoublons de prudence dans ces passages et j’en deviens agaçant pour Martin ! Tout en bas, nous percevons le sentier en fond de canyon et qui conduit au village plus bas dans la vallée mais nous ignorons encore comment nous allons descendre de notre perchoir, d’autant plus que nous prenons toujours un peu plus de hauteur.
           Dans un repli de la falaise, la vire nous offre tout un coin à l’ombre. Nous décidons de nous y arrêter pour manger un bout et faire une pause. Il est 11h30 et nous nous installons sur des dalles de calcaire glacées ! Je retiendrai ça du Maroc, il n’y a pas de demi-mesure, soit tu cuits, soit tu grelotes ! Ceci dit, avec les 38° environnant nous sommes bien et avalons « vache qui rit » et thon à la tomate pour Martin, je me restreins à une barre aux céréales et une au chocolat.

          Après 45 min de pause nous repartons en rêvant déjà à la douche que nous pourrons prendre à Amezri. Un peu plus loin, dans un nouveau repli de la falaise, le sentier s’engouffre dans un entonnoir pour amorcer enfin la descente. Le passage est des plus impressionnant et nous en sommes stupéfaits mais quel bonheur de l’emprunter !! Nous descendons entre deux roches sur une partie aménagée et stabilisée avec des gros cailloux, nous nous retrouvons bientôt sous la barre rocheuse et poursuivons de descendre dans le gravier dans de petits lacets.
tout en bas la vallée à atteindre
tout en bas la vallée à atteindre
Nous atteignons bientôt le sol de la vallée pour suivre une trace bien distincte et zigzaguant au milieu de rares genévriers à 2800m. La vallée verdoyante est devant nous mais encore hors de portée, nous devons suivre les courbes du relief pour espérer y arriver. Nous sommes au fond de cette gorge dans un décor des plus majestueux et j’en suis comblé.

         Nous passons un petit col et nous orientons enfin dans l’axe de la vallée est-ouest. Des hauteurs, nous apercevons tout en bas le lit de la rivière qui coule vers le village, dont nous ne distinguons pas encore les maisons. Nous glissons vers un talweg en perdant lentement de l’altitude. Notre pas devient pénible et la chaleur écrasante devient harassante dès lors que nous descendons à l’abri du vent.
en vue la vallée de la Tessaout
en vue la vallée de la Tessaout
Blocs épars et genévriers tordus nous accompagnent le long de la fine trace que nous suivons désespérément. Sur une épaule proéminente que nous passons, la terre devient subitement rose et violette, avant de reprendre sa teinte naturelle beige. Le sentier suit les plis du relief jusqu’à ce que la vallée s’ouvre enfin à nous. En quelques minutes nous atteignons les premières maisons vers 14h mais ce village est très petit et n’est pas Amezri, il s’agit de Tasgaïwalt. Nous le traversons en suivant une rigole qui irrigue les premières cultures verdoyantes de la vallée (maïs, pommes de terre et luzerne). Quelques enfants nous interpellent mais nous passons rapidement notre chemin.
merveilleux contraste
merveilleux contraste
Après un léger étroit nous atteignons Amezri. Ce village est magnifique, de par sa situation mais aussi esthétiquement, il est nettement moins souillé de détritus que dans la vallée des Aït Bouguemez et bénéficie également de hauts arbres lui assurant une ombre permanente et bienfaisante. Alors que nous suivons un fin chemin entrant dans le village par la rive droite de la vallée, nous croisons tout d’abord un vieillard qui semble s’interroger sur les motivations qui nous poussent à transporter notre barda sur notre dos alors qu’il y a des mules pour ça ! Puis nous croisons un groupe de femmes à qui je demande si nous sommes bien à Amezri, elles m’assurent que oui mais lorsque je leur demande s’il y a un gîte, elles gloussent de rire et me répondent que non. Je ne m’inquiète pas et nous passons notre chemin.
         Je propose à Martin de demander plutôt à des hommes qui seront de surcroît plus sérieux. Justement nous en apercevons deux sur le chemin, occupés à charger une mule de bidons d’eau.  Il y a un vieux avec un plus jeune d’une trentaine d’année, sans doute son fils. Même question, il y a-t-il un gîte dans le village. Non ! Le prochain est à Imi n’Ikkis à deux heures de marche. Nous sommes déçus car le village est très charmant et la chaleur ambiante se fait sentir, il est 14h30, nous en sommes à 5h de marche effective et la fatigue des derniers jours nous pèse, la perspective de nous poser nous était agréable.

          Je reste positif devant Martin, ce n’est pas grave, nous allons acheter une boisson et des gâteaux, faire une longue pause et rallier le prochain village tranquillement. Je leur demande alors s’il y a une épicerie afin de nous acheter un coca. Le plus jeune commence par me répondre oui en me montrant vaguement de la main la direction mais le vieux réprime sèchement son fils en berbère qui nous propose alors de nous y emmener, sans la moindre protestation tout penaud d’avoir enfreint la règle de l’hospitalité.

          Nous prenons un fin sentier qui prend de la hauteur surplombant le village et les arbres. Martin a du mal à suivre, il avait tant espéré être au terminus de l’étape. Je discute un peu avec notre guide mais il ne parle pas un mot de français ! Puis d’un coup, il se retourne vers moi et m’explique en signe que nous pouvons dormir chez lui. C’est sûr, nous pouvons dormir chez toi, lui demandais-je. Oui. J’accepte dans un mélange d’appréhension et d’excitation, j’avais tant espéré pouvoir être hébergé chez l’habitant.

          Il nous conduit vers l’épicerie semblant lui appartenir car c’est lui qui l’ouvre avec ses clés mais sait-on jamais, ici, les épiceries semblent à tout le monde et leur profit, bénéficier à tous. Nous sommes aussitôt assaillis d’une dizaine de bambins qui nous regardent comme des extra-terrestres. Martin est intimidé, moi pas, je plaisante avec eux et leur pose quelques questions, vont-ils à l’école ? Habitent-ils tous le village ? Préfèrent-ils le Réal ou le Barça ?

         J’achète deux boissons, des gâteaux pour demain et des bonbons que nous distribuons aux enfants sous l’œil incrédule de Saïd. Il nous amène à quelques maisons de là chez lui, une demeure modeste sur deux niveaux dotée d’un toit terrasse avec une vue imprenable et magnifique sur la vallée.

               Nous traversons la pièce principale, la cuisine qui est plongée dans la pénombre et d’où affleure la roche. Le sol est en terre battue, les poutres de pins et de genévriers noirci de suie par les combustions du four à pain. Saïd nous entraîne rapidement dans une pièce d’une trentaine de mètres carrés tout en long, où sa femme s’affaire à mettre de l’ordre avant de s’effacer sans que l’on ait pu voir son visage.

          La pièce est nue et recouverte de tapis. Au fond, près d’un tas de couvertures et de tapis, nous prenons place à même le sol sous l’injonction de Saïd après nous être déchaussés. Saïd place une table basse en son centre et nous intime une nouvelle fois l’ordre de nous asseoir, il nous propose le thé, nous acceptons avec un grand sourire. Il regagne la cuisine pour donner les ordres à sa femme. Nous nous délaissons enfin, contents d’être assis mais surtout d’échapper à la chaleur du soleil.

          Saïd revient, nous sommes un peu intimidés par sa présence à nos côtés, surtout qu’il ne dit pas un mot. J’engage la conversation et lui explique tant bien que mal que nous venons de France et que nous avons commencé notre périple à Zaouïa Ahansal. Il connaît ce village mais a du mal à imaginer que nous venons de là-bas à pied. Je lui explique qu’après nous souhaitons rejoindre Aït Alla en passant par Megdaz. Il semble émerveillé par nos projets, lui qui n’a que peu l’occasion de quitter son village. Enfin, il nous apporte le thé sur un plateau avec de petits gâteaux. Puis il nous fait signe de boire, de manger et de nous reposer et nous laisse. Nous nous abreuvons de thé et piquons un roupillon, allongés sur les tapis, la tête sur nos sacs.

          Une heure après, une délicieuse odeur d’œufs frits envahit le logis. Comme nous sommes encore dérangés du ventre, nous craignons le pire ! Ça ne manque pas, Saïd apparaît bientôt avec un plat d’œufs brouillés. Devant son insistance, nous n’avons d’autre choix que de piquer dans le plat à l’aide de morceaux de pain. Les œufs étant délicieusement cuits avec de légères épices, nous finissons le plat sous l’œil satisfait de Saïd !! Çà lui vaudra certainement la reconnaissance d’Allah car l’hospitalité au voyageur est un des piliers de l’islam. J’ai soudain peur que sa proposition de dormir chez lui ne s’étende qu’à une simple pause. Je tente de reposer la question à l’intéressé « pouvons nous rester dormir cette nuit ici ? » il ne semble pas comprendre mais répond oui. Je lui demande ensuite où nous pouvons laver notre linge et il me répond presque interloqué par ma question « à la rivière », ben oui !!

          Linge sous le bras, serviette et savon, nous descendons vers la rivière en serpentant à travers les plantations en terrasse et irriguées avec ingéniosité. Ici et là, du haut des toits, les enfants nous guident dans ce labyrinthe en se moquant un peu de nous. Nous arrivons enfin à la rivière après avoir dépassé des femmes occupées aux champs.
cultures en terrasse à Tasgaïwalt
cultures en terrasse à Tasgaïwalt
Au bord de l’eau nous lavons notre linge quand une tripoté d’enfants viennent se jeter dans la rivière tout près de nous tout excités de voir des étrangers. Nous les saluons avec un sourire mais ils restent à distance et se font chasser par un vieux qui estime sans doute que nous avons besoin d’être tranquille. Lui-même ne nous prêtera aucune attention, les marocains sont dotés d’une pudeur exceptionnelle qui me touche profondément. Même si nous sommes des étrangers chez eux, ils s’effacent devant nous, respectant notre intimité. Après notre lessive, nous nous rinçons rapidement le corps sans nous dévêtir, ça serait sacrilège ici. Après cela, nous remontons tranquillement vers chez Saïd. A notre retour, la maison est fermée, qu’à cela ne tienne, nous étendons notre linge à la mode berbère, étendu sur les cailloux chauffés au soleil. Nous sommes entourés d’enfants qui, curieux ne nous lâchent pas. J’engage difficilement la conversation.
          Il y a là trois enfants, que j’imagine de la même fratrie. Un garçon de six ans, une fille de quatre et enfin un dernier garçon de deux ans, pas plus. Aucun adulte ne les accompagne, ils sont seuls dans les rues inclinées dans le dévers, jonchées de détritus et de cailloux. Afin de se rapprocher, ils enjambent un rocher et le plus petit perd l’équilibre et tombe au sol brutalement. J’étouffe un cri et fais un pas vers l’enfant qui pleure à terre. Je m’aperçois bien vite que celui-ci ne présente pas de blessure mais je n’ose pas le prendre dans mes bras. Son grand frère reste émerveillé par Martin et complètement indifférent à la scène, sa sœur me regarde fixement presque choquée que je puisse réagir à la chute de son petit frère. Elle ne me lâche pas des yeux tandis que le petit pleure à chaudes larmes. Cet échange parait durer une éternité. Je suis stupéfait et ne sait quoi faire mais m’en remets au calme placide de la jeune fille et en effet quelques secondes après, le petit s’arrête brusquement de pleurer et s’efforce de se relever sous l’œil satisfait de sa sœur qui me glisse un petit sourire que j’accueille comme une grande leçon.

            Ici il n’y a pas de place aux larmes, la vie est rude et les enfants doivent l’apprendre dès leur plus jeune âge. Comme si de rien n’était, les trois bambins s’en retournent à leurs occupations. La femme de Saïd nous ouvre la porte, je lui demande si elle a besoin de quelque chose pour le repas, que je peux aller à l’épicerie. Visiblement, elle ne comprend pas et me dit oui plus pour fuir que par intérêt. Nous allons à l’épicerie de Saïd mais elle est fermée et celui-ci introuvable, il a du repartir aux champs. Nous faisons une petite pause pour échapper à la chaleur et je rédige mon journal. Puis vers 18h nous partons faire une promenade dans le village. Les heures de fin de journée sont les plus belles, il règne une telle paix que s’en est divin. Tranquillement nous arpentons les rues avant de glisser en contrebas du village pour longer un sentier conduisant aux champs.

         Toujours les mêmes scènes immuablement reproduites dans les villages, les femmes courbées sur les parcelles d’herbes et de luzerne, faucilles à la main et baluchons chargés de fourrage sur le dos, les enfants conduisant les ânes bâtés près des points d’eau, les hommes circulant une bêche sur l’épaule et ne s’occupant pour ainsi dire que de l’irrigation. Nous croisons un de ces hommes en djellaba, je lui demande si la journée est finie, il me répond que oui, il va rejoindre les autres  pour échanger politique locale et palabrer.

          Nous nous asseyons à l’ombre d’un noyer, sur un muret en pierre. Devant nous un paysage magnifique, les parcelles vertes du maïs et des pommes de terre ou noires des labours, les touffes d’arbres éparses, l’eau mordorée qui ruisselle à vive allure dans les canaux, au loin, la rivière nourricière et indispensable à la vie. Quelques monticules de terre beige et rougeâtre pour délimiter le territoire du village puis les hautes montagnes de l’Atlas en décor. Tout autour c’est l’aridité qui domine, et le village est comme un îlot de vie au milieu de ce décor désolé, avec sa verdure, son eau fuyante, le rire des enfants, les chants des femmes et les voix des hommes s’interpellant d’un versant à l’autre avec toujours le même enthousiasme, sobre et laconique.

          Je fais remarquer à Martin combien je regrette de ne pas pouvoir échanger avec eux, lorsque deux jeunes hommes passent sur le chemin ; le plus âgé, un homme d’environ vingt-cinq ans nous lance « bonjour ! » j’engage aussitôt la conversation. Il est avec son neveu qui a une quinzaine d’années et a appris le français en travaillant dans un restaurant à Ouarzazate. L’hôtellerie dans cette région étant en chute libre, il fait aujourd’hui taxi, toujours dans cette ville et vient visiter sa famille ici à chaque vacance.

          Il me questionne sur notre séjour et est curieux de savoir comment nous percevons les marocains et surtout les berbères. Il est ravi que nous en pensions du bien et semble rassuré. Il me propose aussitôt de nous héberger au prochain village Amezri, je lui explique que nous sommes déjà logés chez Saïd (il le connaît) et j’apprends par la même occasion que nous ne sommes pas à Amezri mais toujours à Tasgaïwalt. Les villages s’étirent souvent en plusieurs tronçons parfois éloignés d’un à deux kilomètres !! Il maintient sa proposition pour le lendemain même si je sais que nous dépasserons allègrement Amezri.

        Je lui confis mon doute concernant la proposition de Saïd de nous héberger. Il me répond que je ne dois pas avoir peur « s’il t’a ouvert sa porte c’est qu’évidemment tu peux y rester la nuit ». Me voilà rassuré et nous remontons chez Saïd après avoir remercié nos compagnons d’un instant.

          Dans notre pièce, nous entamons avec Martin une partie de bataille navale. Saïd arrive avec un plateau, à peine revenu du champ, il nous sert un curieux breuvage foncé que nous goûtons du bout des lèvres. Il s’agit en fait d’un « kawa », le café berbère, une sorte de café au lait. Nous nous régalons et entamons la conversation avec notre hôte, ce qui n’est pas aisé. Avec mon petit lexique, je le questionne sur son mode de vie, les ressources agricoles de la vallée, Martin pose aussi pas mal de question que nous nous efforçons de traduire. Saïd est amusé et nullement gêné par les blancs qui parfois surtout pour nous, semblent interminables. Il se délecte seulement de notre présence et prend plaisir à être assis auprès de nous sans ressentir le devoir de parler. Une autre leçon des choses simples qui m’émeut.

         J’arrive à lui parler de « chez nous », je lui montre une carte postale des Pyrénées qui me sert de marque page et je regrette de ne pas avoir d’autres photos car Saïd paraît très intéressé. Nous sommes tous les trois assis sur le sol devant la table basse, de la fenêtre entre-ouverte, nous entendons, les poules, les moutons et l’âne dans la cour.

           A un moment, Saïd me tapote timidement la cuisse du bout des doigts et me demande si nous voulons manger. Je lui réponds que oui mais que j’aimerais bien qu’il mange avec nous, il me dit oui satisfait, et s’empresse d’aller donner les consignes à sa femme. Puis il revient s’installer avec nous et attrape mon appareil photo posé à même le sol pour le détailler méticuleusement. Je l’allume et prends une photo de Martin pour lui montrer le résultat sur l’écran, il est subjugué et tout souriant. Je fais alors défiler les dernières photos prises et il reconnaît son village pris lors de notre arrivée. Nous nous installons côtes à côtes et je remonte le temps en lui montrant les photos des derniers jours, en les commentant et ainsi lui expliquer, à l’aide de ma carte, par où nous sommes passés. Il est captivé comme un enfant devant un dessin animé et ne s’en lasse pas, si bien que cela dure une heure et que je sois obligé d’écourter la séance.

          C’est l’heure du repas et Saïd nous quitte quelques minutes avant de revenir avec un ragoût de poulet aux pommes de terre dans une grande assiette à soupe. Avant d’entamer le plat, nous nous plions aux règles d’usage que j’avais lues dans un guide. Saïd nous tend une écuelle au dessus de laquelle nous disposons nos mains afin qu’il y verse un filet d’eau à l’aide d’une carafe pour nous rincer les mains. En signe de respect, ce geste est toujours fait devant les autres invités. Nous commençons alors à manger à la marocaine, c'est-à-dire avec les doigts et à l’aide de morceaux de pain en guise de couverts. Saïd nous accompagne, nous sommes quelque peu gênés et maladroits autant que notre hôte s’empresse d’aller chercher un couteau pour que nous puissions au moins, couper notre poulet.

          Nous parlons travaux agricoles, des saisons pendant le repas et mastiquons en silence ce délicieux plat. Les ressources au fond de cette vallée sont essentiellement agricoles et la neige y est présente 4 mois par an. Saïd, soucieux que nous ne soyons repus nous incite sans cesse à nous resservir dans le plat. Nous sommes très contents de cette expérience, partager ce repas dans le même plat que Saïd avec une simplicité authentique est un grand moment de notre voyage. Les morceaux de poulet sont plutôt petits et nous prenons conscience de l’effort que cela du être pour eux de nous mettre de la viande à table !! Le plat terminé sous l’injonction de Saïd, il nous propose du melon dont nous balancerons les cotes aux poules !

          Vient alors la verveine puis, vers 21h30, Saïd propose de se retirer pour nous laisser dormir. Comme je suis encore patraque et Martin aussi, je lui demande où nous pouvons nous rendre si nous avons besoin d’aller aux toilettes. Il me répond amusé en me faisant des signes « dehors ! ». Bon « ça c’est fait ! ». Je lui demande alors, inquiet, si nous pouvons sortir si besoin pendant la nuit, est-ce que la porte sera fermée ? Elle sera ouverte, comme toutes je suppose. Rassurés nous allons faire un dernier pipi, nous brosser les dents dans la nuit majestueusement et éclairée de milliers d’étoiles.

          Puis nous rentrons, Saïd est dans la deuxième salle avec sa femme, ses enfants et les grands-parents, ils sont installés sur des tapis et veillent. Saïd vient nous dire bonsoir et éteint l’ampoule de la pièce.

               Nous nous couchons dans nos sacs de couchage sur quelques couvertures étalées à la hâte pour nous faire un maigre matelas et je m’endors rapidement alors que Martin luttera un long moment, avec les gargouillements de son ventre et ses nausées, avant de pouvoir en faire de même.
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Carnets d'Aventures N°52