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Extraterrestre CA66 : En faire des tonnes

par ManonM dans Extraterrestre 24 avr. 90 lecteurs Soyez le premier à commenter

En faire des tonnes ou le néo-darwinisme des réseaux

Un petit rien pour l’homme, une retranscription de géant sur les réseaux sociaux.


Hiver 2018, île de Stromboli, Éoliennes.
Fin décembre l’Etna, énorme stratovolcan sicilien, s’est brutalement réveillé, menaçant une fois de plus de ses coulées de laves et ses nuées ardentes les populations vivant sur ses flancs. Même de très loin, on ne peut rater son impressionnant nuage de cendres de plusieurs kilomètres de haut. Quelques jours plus tard, le Stromboli, volcan explosif très actif, entre à son tour dans une phase d’activité soutenue. C’est dans ces circonstances que je décide de le gravir en montant de nuit afin de profiter plus pleinement du spectacle...
Alors que je suis en train d’escalader ses flancs à la faible lueur de ma lampe frontale, le colosse en furie gronde férocement en expulsant des panaches écarlates qui rayent le ciel nocturne. Des boules de feu dévalent la pente immense puis disparaissent dans l’écume des vagues qui frappent la base de l’île-volcan. Ces bombes rougeoyantes expédiées à plusieurs centaines de mètres au-dessus de la gueule du volcan sont une menace pour les personnes et les habitations. Récemment encore, un randonneur a été tué alors qu’il évoluait pourtant loin sous le sommet.
J'arrive maintenant sur la lèvre du cratère. J'aperçois alors des abris anti-projection : ces sortes de bunkers sont faits d’un feuilletage de béton et d’acier de près d’un mètre d’épaisseur ! Ils sont censés préserver les frêles vies de ceux qui se trouveraient là lors d’éructations trop féroces du monstre. J’en ai des frissons ! Des fumées denses s’élèvent, la bouche souffle son haleine toxique mais par chance le vent ne la ramène pas vers moi. Je respire l’odeur violente et chimique de cette tambouille du diable. Dans la nuit noire, les formes fantomatiques des nuages me sont dévoilées par les explosions incandescentes. Mais ce qui est le plus marquant, ce sont les grondements d’une puissance inouïe, venus tout droit d’un autre monde et qui malaxent les tripes.
Mais qu’est-ce que je fais là ? C’est la question que je me pose alors que, perché à quelque 900 m au-dessus de la mer, je déplie mon parapente en tissu ultraléger qui me semble fragile comme l’aile d’un papillon. Le dos tourné au cratère, je prépare l’aéronef et j’entends les mugissements de la bête. Je devine les pierres en fusion éjectées en bouquets gargantuesques. Pour décoller il me faut courir vers le gouffre incandescent, me jeter dans la gueule de l’ogre en espérant que l’aile me dérobe au festin. Quelques doutes me traversent mais je finis par m’élancer ; quelques pas et c’est l’envol. Explosion ! Des pierres incandescentes fusent dans toutes les directions, une seule d’entre elles ferait des dégâts considérables au parapente, et une chute ici aurait bien sûr les conséquences funestes qu’on imagine. Mais mon aile vole ! Elle m’emmène sur des gradins célestes d’où je peux jouir de ce spectacle incroyable. Je profite de ces instants suspendus puis glisse doucement vers la plage. J’atterris encore tremblant mais le sourire aux lèvres. Je vais pouvoir prendre le temps de digérer, à l’abri des fureurs de la terre, cet intense et incroyable épisode de vie.

Voilà un exercice qui m’a été difficile ! Tenter de restituer une histoire vraie, en n’écrivant que des choses vraies, mais sous un angle volontairement exagéré pour le rendre plus tapageur. On pourrait même en faire plus, mais les voyants de l'honnêteté intellectuelle étaient tellement au rouge que l’exercice poussé encore plus loin me devenait impossible.
Pourtant, sur internet ou ailleurs, certains récits où de simples évènements, comme la traversée d’un petit lac en canoë gonflable ou un bivouac en montagne, sont racontés avec tellement « d’effets spéciaux » qu’on a l’impression que le premier vient de franchir le cap Horn en pleine tempête pendant que le second passe sa nuit au sommet de l’Everest. Je ne citerai pas de sources pour ne vexer personne, mais je suis sûr que vous avez déjà croisé ce type de témoignage.
Le néodarwinisme des réseaux sociaux (et de beaucoup trop de médias) tend à sélectionner ce qui est le plus tapageur, le plus racoleur, parce que, dans cet univers, si on ne bat pas le pavé plus fort que le voisin, on n’existe pas. C’est à celui qui vendra le mieux son poisson à la criée. En résultent ces caricatures, écrites par des personnes dont les ampoules des voyants précités sont grillées depuis bien longtemps ou n’ont jamais été installées. Parallèlement à cela, certains réalisent des choses exceptionnelles et n’en parlent pas, ou peu. Mais eux, les vertueux, disparaissent souvent des radars de notre monde…

Reprenons donc quelques éléments de ce texte sulfureux : déjà, le tableau « le réveil du géant qui menace » est vrai, mais il y a fort peu de victimes par rapport à la quantité de personnes qui vivent à proximité de l’Etna. De même pour le Stromboli, sur la dernière centaine d’années, on dénombre moins de dix morts à cause du volcan (6 en 1930, 1 en 2019 mais cet épisode aurait pu être, semble-t-il, beaucoup plus meurtrier1), alors qu’il y a des dizaines de milliers de visiteurs.
Le temps de la narration : je parle d’un mort récent, comme si c’était dans la tête du grimpeur au moment de l’ascension. Or ce décès s’est produit en juillet 2019, soit 6 mois après les faits ; c’est bien « récemment » par rapport à l’écriture du texte, donc rien de faux, mais c’est malhonnête par la sensation donnée au lecteur. De plus, on a l'impression que cela arrive régulièrement, ce qui n’est pas le cas.
La solitude qui renforce le côté dramatique : le récit est à la première personne du singulier. On peut toujours écrire à la première personne même si on est entouré de milliers de personnes. En l'occurrence, là, nous étions deux ; et à deux on ne vit pas les choses comme lorsqu’on est tout seul. Il faut aussi savoir que des milliers de personnes montent chaque année2 au sommet du Stromboli, cela n’a donc rien d’exceptionnel.
Revenons aussi sur les termes choisis : mugissement, grondement, bête, frapper, violente, explosion, diable, monstre, féroce, etc. Ils forcent et noircissent le trait même s’il est vrai que l’environnement des volcans actifs est très impressionnant. De même pour les vapeurs toxiques, c’est également vrai, mais les concentrations à cette distance du cratère ne sont pas dangereuses et il serait facile de les fuir si ça devenait irrespirable.
Pour ce qui est des abris anti-projection, ils sont bien là pour ça et c’est vrai que leur construction en impose. Mais si l’on regarde les instruments de mesure scientifiques placés autour, surmontés de leur fragile panneau solaire en parfait état, on se rend compte que les projections à cet endroit ne se produisent pas tous les jours, ni même tous les mois.
Maintenant, le décollage : on a l’impression d’un saut vers le trou béant ; c’est vrai que l’on a dû courir dans la direction du cratère, mais la pente nous laissait suffisamment d’espace pour interrompre le décollage si nécessaire sans nous approcher dangereusement du cratère. Quant aux conséquences funestes d’une chute en vol, elles sont toujours réelles ; en parapente, il vaut mieux éviter de se crasher, c’est heureusement rare. De même, la chute d’une pierre incandescente sur la voile est un événement possible mais encore plus improbable.
Bon, ce qui est authentique et non distordu, c’est que c’était un moment complètement incroyable et vraiment impressionnant smiley. C’est amusant parce que nous avons publié un carnet sur MyTrip3 racontant cette virée, en termes bien moins racoleurs évidemment, et un internaute nous a dit que ça semblait trop facile et que ça démystifiait la chose. Il se trouve que ce n’est techniquement pas difficile et que le risque est faible, alors pourquoi en faire des caisses ?
Que préfère-t-on valoriser : des récits qui « savent » raconter des histoires en tartinant la réalité au point de complètement la travestir et finalement l’enlaidir ? Ou bien des récits plus vrais, mais forcément moins impressionnants, moins racoleurs, mais plus justes et plus humains, qui idéalement ne seraient pas au service de l’égo ?

Notes
1. Article « Stromboli ou le tourisme roulette russe » journals.openedition.org/viatourism/4799
2. Il faut être accompagné d’un guide pour aller au sommet, ceci afin de garantir la sécurité du plus grand nombre, ce qui se comprend. Nous en avons contacté, mais comme nous étions en plein hiver (donc totalement hors saison) et que la reprise d’activité du Stromboli avait effrayé le peu de candidats à l’ascension, il n’y avait aucun guide disponible. Un couple d’Allemands ayant décollé de là deux jours plus tôt nous avait bien renseignés sur les lieux.
3. expemag.com/carnet/vol-au-dessus-d-un-volcan-en-eruption un bon titre racoleur non ?

 

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