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Traversée Est-Ouest (avortée...) de La Réunion en solo et en autonomie 9
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posté le 11 août 2011

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Papillon monarque
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Bonjour à tous,

Après bientôt 15 ans d'expatriation, dans des pays méditerranéens, puis en Afrique, je vis depuis 8 ans à l'île de la Réunion, une île incroyable de diversité pour les amateurs de nature vierge ou presque.
Or quelle n'est pas ma surprise de constater qu'on parle si peu d'elle sur ce forum (à peine 2 ou 3 récits ici, et encore pas récents !), et jamais me semble-t-il dans le magazine Carnets d'aventures. Il est vrai que pour la plupart d'entre vous cela commencera forcément par 11 heures d'avion, ce qui n'est pas exactement l'idée qu'on se fait d'un "voyage nature par des moyens non motorisés"... Mais c'est aussi le cas pour la plupart des autres destinations présentées ici, alors dans le fond...

D'autre part, ce forum et le magazine associé incitent tout un chacun à partir à l'aventure, qui à pied, qui à vélo, qui à skis, qui en kayak, dans des environnements naturels plus ou moins isolés. Même si les risques et les conseils s'y afférant sont bien sûr présents dans l'une ou l'autre rubrique, je me suis souvent fait la réflexion que la banalisation de ces voyages était trompeuse, et qu'on parlait rarement dans ces pages d'expéditions qui ont échoué. Pourtant je présume qu'elles sont probablement nombreuses, et en y pensant bien, sous certains aspects, c'est tout aussi instructif pour les candidats au voyage qu'une brillante expédition qui a été menée à son terme.

Je vais donc tenter de faire d'une pierre deux coups en vous parlant de la Réunion d'une part et de ma petite "balade" qui a vite mal tourné d'autre part, sans conséquence fâcheuse toutefois je vous rassure.
J'espère ainsi que cela suscitera quand même des vocations à quelques visiteurs potentiels de la Réunion, tout en rappelant les risques auxquels on est confronté lors d'un séjour en milieu naturel isolé.

... à suivre ...
posté le 11 août 2011

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Papillon monarque
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En quelques mots, l'île de la Réunion est située non loin du tropique du Capricorne, à 1000 km à l'Est de Madagascar, et constitue une sorte d'ovale de 65 km dans sa plus grande longueur par 45 km de largeur.
Ile volcanique récente, sa principale caractéristique est un relief élevé et particulièrement tourmenté à cause de l'érosion : le sommet est à 3060m, et des lits de rivière, des ravines ou des cirques "hachent" le terrain, ce qui a toujours rendu très difficile l'accès à l'intérieur de l'île. Sans parler du climat très rude (précipitations record de plusieurs mètres d'eau par an, froid réel en altitude..). C'est entre autres pour cette raison que seul le pourtour est véritablement occupé par l'homme, et que le centre de l'ile, peu ou pas peuplé, est resté très préservé.



La Réunion est donc un des paradis du randonneur, qui peut découvrir des zones sauvages et des paysages très diversifiés en raison des variations extrêmes d'altitude et des nombreux microclimats qui en découlent et influent la végétation. De multiples sentiers, dont deux GR et leurs variantes, sont tracés et entretenus par l'ONF et des gites accueillants où l'on peut dormir et se restaurer jalonnent les itinéraires principaux. Ces GR (dont on parle dans un autre article de ce forum) sont assez difficiles à cause du relief très accidenté et "cassant", surtout pour les genoux, mais en faisant des étapes courtes, et en dormant dans les gites, c'est à la portée de n'importe quel randonneur en bonne santé. Et puis on n'est pas obligé de les faire en intégralité.

Au gré de mes sorties hebdomadaires ou de quelques jours, j'ai eu l'occasion de parcourir et re-parcourir la plupart de ces sentiers, tronçon par tronçon. J'avais par contre depuis longtemps l'idée d'une traversée de l'île au long cours, de la mer à la mer. Le GR2 permet de traverser l'île du Nord au Sud en une dizaine de jours. Les gites stratégiquement placés permettent de faire cette traversée sans matériel de couchage et quasiment sans nourriture (du moins pour le soir). C'est un parcours plutôt typé haute-montagne et minéral (dont le volcan) certes grandiose, mais ce que je préfère à la Réunion, ce sont ses forêts, dont certaines sont uniques au monde.
J'ai donc eu envie de faire un parcours passant par des zones forestières si possible les plus sauvages. Peu à peu, un tracé s'est imposé : une traversée d'Est en Ouest, de Bras-Panon à Saint Gilles, en passant par les forêts de la Caroline, la Plaine des lianes, Bélouve, Salazie, Mafate, puis les tamarineraies des hauts de l'Ouest. Seule la fin du parcours, sur la côte ouest se ferait dans un environnement moins naturel.



Au total 7 jours de marche de prévu, à un rythme moyen de 6h par jour. Connaissant les dénivelés brutaux tant positifs que négatifs à affronter chaque jour, qui plus est chargé, il faut être raisonnable sur le temps de marche.
Malheureusement cet itinéraire un peu atypique ne comportait pas de gite pour chaque étape. Alors je me suis dit : tant qu'à devoir bivouaquer et me nourrir moi-même, autant pimenter (on mange beaucoup de piment à la Réunion) l'aventure en optant pour une autonomie complète d'un bout à l'autre.

... à suivre ...
posté le 11 août 2011

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Papillon monarque
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S'en est donc suivi une minutieuse préparation pour le choix et la préparation du matériel.
Pour le couchage j'ai opté pour le hamac en nylon sous bâche, qui permettrait de dormir à peu près n'importe où dans ces forêts très humides et accidentées. J'ai déjà pratiqué ce mode de couchage plusieurs semaines au total dans des zones tropicales diverses et ne craignais qu'une chose : le froid. Après une expérimentation d'une nuit à 1.400m, mes craintes se sont d'ailleurs confirmées : à partir de 15 °C, même habillé dans un sac de couchage 5-10°C le froid dans le dos était vraiment pénible. Or pour certaines étapes à près de 1.800m je m'attendais à des températures minimales de 12-13 °C. Je me suis donc confectionné une sorte de deuxième hamac en film "pack-bulles", tendu par des élastiques, à accrocher sous le hamac principal pour isoler le dos. Un peu fragile et compliqué à ajuster, mais pour une semaine ça devrait aller.
Pour la nourriture j'avais un petit réchaud à bois fabriqué il y a quelques temps à partir de boites de conserve. La plupart de mes expérimentations préalables m'avaient un peu inquiété sur la possibilité de trouver du bois brûlable, c'est à dire sec, à la Réunion. Je l'ai donc doublé d'un petit réchaud à alcool en canette de bière, et d'une réserve d'alcool suffisante pour m'en servir une fois sur deux en cas de bois trop humide. Au passage merci à mad (si je ne me trompe pas) pour ses tutoriels pour ces réchauds simples, légers et qui marchent vraiment !
Pour l'eau, je disposais d'un filtre céramique Katadyn qui me permettrait de m'alimenter dans n'importe quelle rivière ou ravine. Ceci dit, la plupart des cours d'eau étant temporaires, j'ai fait quelques reconnaissances aux points stratégiques les semaines précédentes pour m'assurer de la disponibilité du précieux liquide à proximité de quelques bivouacs.
Pour la nourriture enfin, j'ai opté pour quelques rations lyophilisées, et pour des aliments simples, secs, et énergétiques (cf les dossiers de Carnets d'aventure). En tout 5 ou 6 kg de nourriture pour les 7 jours.
Ca plus les vêtements de pluie, de froid, de bivouac, de sécurité, j'arrivais quand même à un sac de 16 kg.... Auquel il faudrait ajouter 2 ou 3 kg d'eau. Bref, dans les 19 kg. C'est lourd, surtout pour quelqu'un qui n'en pèse que 65, mais je n'ai pas trouvé pas comment faire moins (OK, je relirai les rubriques M.U.L !...).

Physiquement, je me suis un peu entraîné les semaines précédentes : un peu plus de vélo, un peu plus de petites randos en portant un sac ou mon fils, etc. Et une sortie de 2 jours en bivouac avec l'équipement complet, dont le lourd sac pour tester le matériel et le bonhomme.

La saison était bonne (fin de la saison des pluies), il faisait plutôt sec ces derniers temps, d'après l'ONF tous les sentiers étaient ouverts, et je me sentais fin prêt.
Voici donc le récit de ma petite balade au coeur de la forêt réunionnaise.

... à suivre ...
posté le 11 août 2011

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Papillon monarque
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Le lundi 9 mai je pars du bord de mer à Bras-Panon à midi pile, après un pique-nique sur place. Si cette option me permet de me dispenser du transport d'un repas supplémentaire, elle ne me fait pas économiser l'eau : je sue à grosses gouttes et le thermomètre (qui me sert également d'altimètre et de boussole) ne descend pas sous les 33°C...
La ville est déserte en ce lundi de Pâques, et je rase les murs pour profiter de la moindre ombre.
Après une heure je quitte le bitume pour entamer une longue montée sur une piste. Au bout de cette piste un oratoire tamoul (hindouïste) bien entretenu semble bien perdu dans les bois.



Dès le début du véritable sentier dans la forêt de la Caroline, la végétation naturelle reprend ses droits, même s'il reste quelques vestiges de vergers avec par exemple des arbres portant d'énormes pamplemousses, envahis par les lianes. Et immédiatement, les oiseaux indigènes apparaissent : un couple de papangues (busards endémiques) passent à proximité, un autre plus loin, des oiseaux-gris et des tec-tecs (passereaux endémiques), et j'entends le miaulement caractéristique des merles-pays.



Le sentier devient raide. Le soleil est moins présent mais je sue toujours autant. Au bout de 3 heures de marche j'en ai plein les bottes. Et dire que je devrais faire au moins le double demain... En arrivant au pied d'un nouveau raidillon plus raide encore que la montée dont je sortais, je vocifère, ce qui a pour effet de surprendre et faire s'envoler un papangue qui était au sol à moins de 15m devant moi. Il s'enfuit sans difficultés slalomant au-dessus du sentier tout en restant sous la voute des arbres. Impressionnant pilotage.
Je m'assieds à côté d'une grosse orchidée en fleur poussant au sol pour manger un peu.



La pause m'a fait du bien, je repars grignotant de temps en temps de beaux goyaviers bien rouges (ou goyave-de chine) qui s'ils sont une espèce introduite envahissante, sont bien rafraichissants et plein de vitamines C.


... à suivre ...
posté le 11 août 2011

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Papillon monarque
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Vers 16h30, je suis presque à la fin de ma première étape au Site de l'Eden, à 750m d'altitude. En arrivant à proximité ce site accessible par une route puis une piste carrossable, je retrouve brutalement la civilisation. D'abord auditivement par les sonos crachées des voitures, puis visuellement par des pique-niqueurs éparpillés sur les tables et kiosques prévus à cet effet. Je connais l'engouement des réunionnais pour cette activité, mais là il y a vraiment du monde aujourd'hui (jour férié) et je me demande bien où je vais trouver un coin tranquille pour monter le campement avant la nuit. En déambulant sur la piste, alors que je n'ai pris ma fonction de nomade que depuis quelques heures, je me sens déjà comme un vagabond, un marginal, sans aucun point commun avec tous ces gens gavés de confort !
Je refais le plein d'eau dans une petite cascade qui passe sous la piste. La pompe Katadyn est pratique, mais pour remplir 2 ou 3 litres sur un coin de rocher, il faut faire quand même pas mal d'efforts !
Je trouve enfin un recoin un peu en retrait et protégé du vent sur le bord de la piste, avec des arbres adaptés, et je monte tranquillement le campement sous le regard de deux oiseau-la-vierge roux à tête bleue peu farouches.





Les pique-niqueurs partent peu à peu avec le soleil, et le site retrouve son calme. J'arrive à me faire cuire du riz avec le réchaud à bois en brûlant des morceaux de grandes tiges à peu près sèches, mais ça prend un certain temps et il faut le réactiver sans arrêt sous peine de le voir s'éteindre.
Je me couche tôt quand j'estime que la plupart des voitures sont parties. L'étape la plus délicate du périple m'attend demain. Mon système de "underkilt" en pack-bulles s'adapte assez bien et d'ailleurs pour l'instant j'ai finalement très chaud avec tous les habits que je me suis mis de manière préventive. Curieusement, alors qu'il fait bien nuit et que tous les gens sont censés être partis, 2 ou 3 voitures reviennent et passent devant mon campement. J'entends ensuite quelqu'un appeler au loin. Je pense d'abord qu'il appelle son chien (j'en ai justement vu deux traîner dans les parages), mais quand il crie "c'est papa" je comprends que c'est probablement un enfant qu'on cherche. Plus tard ce sont les secours en montagne de la gendarmerie qui débarquent en 4x4, sirène et gyrophare et s'introduisent même "chez moi" pour me poser quelques questions. En fait ce sont deux adolescents qui cueillaient des goyaviers et qui se sont perdus (ils seront finalement retrouvés saint et sauf le lendemain). Pendant une bonne partie de la nuit, des gens passent à pied ou en voiture en criant, en klaxonnant parfois, et la gendarmerie accompagné du père reviennent me voir encore deux fois pour me demander des détails sur ce que j'ai pu observer depuis mon arrivée. Je ne leur en veux bien sûr pas compte tenu de la gravité de la situation, mais pour me reposer avant l'étape la plus dure de l'expédition, c'est une réussite...
En seconde partie de nuit, c'est plus calme puisque les recherches ont été interrompues mais le tonnerre se met maintenant à gronder régulièrement. Il ne manquait plus que ça. Ma petite bâche me semble tout à coup un abri bien chétif face à la foudre qui menace ! Dire que la saison des pluies est terminée depuis au moins deux mois et que certaines années nous n'avons pas eu un seul orage, c'est incroyable. On ne peut pas dire que je trouve facilement le sommeil, à la fois à cause du bruit et de l'inquiétude pour mes conditions de randonnée. En effet, même si l'orage ne semble pas se rapprocher de mon campement, il peut très bien tomber un déluge à quelques kilomètres de là. Et la pluie, à la Réunion, cela veut souvent dire ravines en crue, sentiers impraticables, glissements de terrain, etc. Sans parler des joies du bivouac où tout est définitivement trempé.

... à suivre ...
posté le 11 août 2011 mis à jour le 12 août 2011

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Papillon monarque
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Vers 6h30, après quelques maigres heures de somnolence, je décide de me lever pour démonter au cas où il se mettrait finalement à pleuvoir. Vers 7h15 je suis prêt (mais pas vraiment frais...) pour départ vers la Plaine des lianes. J'ai déjà fait ce sentier, mais dans l'autre sens, c'est à dire globalement en descente, et je l'avais trouvé l'un des plus durs de l'île : un long sillon tracé dans des fourrés denses et un sol plein de pièges en tout genre, et de nombreux gués à traverser. En plus il s'agit certainement de la zone la plus isolée du trajet, et même probablement de l'île, et sans réception GSM en cas de pépin. Donc, hors de question d'y aller à la légère par un temps incertain. Je décide de sacrifier un peu de batterie de mon téléphone pour appeler le répondeur météo et savoir si je peux m'aventurer sans risques. Malheureusement c'est encore le bulletin de la veille au soir, qui annonce une belle nuit calme et une matinée dégagée partout. Même pas un mot sur les orages ! Bravo... "Consultez la météo avant toute randonnée" qu'y disaient. Voilà déjà une consigne de sécurité qui perd sérieusement de sa crédibilité. Je pars jusqu'à un kiosque à quelques centaines de mètres pour m'abriter alors que la pluie commence à tomber et j'attends 8h00 pour une mise à jour du bulletin météo. Pendant ce temps les recherches ont repris et l'hélicoptère de la gendarmerie ratisse la zone méthodiquement. Pas bien gai comme ambiance, mais pour me sensibiliser aux risques de se perdre en forêt on ne pouvait pas mieux faire...
Le bulletin météo de 8h ne m'apprend finalement rien de plus que ce que je vois : des orages sur l'Est qui semblent s'atténuer, des nuages porteurs de quelques averses, et des éclaircies. Mais où et quand exactement ?... Ils annoncent aussi que l'instabilité va reprendre dans l'après-midi "sur l'intérieur", mais là encore pas plus de précision. Bref, comme souvent avec ces prévisions météo très vagues, je me contente de regarder le ciel pour me forger une opinion : ça a plutôt tendance à se dégager et je décide d'y aller.

La première partie du sentier, a été retracée depuis mon dernier passage. Ce nouvel itinéraire permet d'éviter de longer et traverser à plusieurs reprises une rivière comme sur le tracé précédent. En contrepartie on fait pendant une heure et demie le yoyo de ravine en ravine, certes plus facilement franchissables, mais qui épuisent. Quant aux rares zones à peu près plates (de quelques mètres de long, entendons nous bien !) elles sont converties en bourbiers marécageux. Au bout d'une heure et demie j'arrive sur la rivière principale, le Bras des lianes au niveau d'un petit barrage/captage d'eau potable. Je fais le plein de plus 3 litres : une outre et une bouteille de Pepsi.
La rivière est profonde : elle m'arrive presque à la taille, mais heureusement avec peu de courant. Connaissant les difficultés à faire sécher quoi que ce soit et vu que je ne suis qu'au début du périple, je me suis déchaussé et déshabillé, mais le rhabillage et rechargement du sac plus lourd que jamais sur la berge constituée d'un vague rocher glissant est assez laborieux.
A partir de là, le sentier est globalement très mal entretenu : les marques sont rares, et il faut souvent se frayer un passage dans un fourré de fougères, de sabres (longues feuilles en lame de sabre mais pas du tout coupantes heureusement), et de vigne marronne (là c'est une plaie : une sorte de ronce pleine d'épines).



Pantalon et chaussures sont vite trempés par le frottement sur la végétation humide, et on ne voit pas sur quoi on pose le pied (rochers, trous, racines, boue...). C'est si dense que mon bâton reste parfois empêtré derrière moi et je dois forcer pour le récupérer. Preuve de la faible fréquentation du sentier, je suis aussi parfois arrêté par de solides toiles d'araignées, dont certaines sont si résistantes qu'elles me font penser à l'épisode des vieux films de Tarzan où son fils, Boy, est un jour prisonnier dans une de ces toiles. Ces araignées, dites Bibes, sont heureusement tout à fait inoffensives.



Le sentier arrive à une petite rivière, mais cette fois je ne trouve aucune sortie sur la berge d'en face. Sur la carte je ne vois pas de rivière ou de ravine qui pourrait correspondre. Me serais-je trompé ? Forcément avec un marquage quasiment inexistant et un sentier recouvert de végétation... Et d'ailleurs l'une des possibilités est que le "chemin" soit complètement englouti à partir de ce point. Que faire ? Je me maudis de ne pas avoir pris mon GPS pour économiser 300 grammes. Après réflexion je me convaincs qu'il n'aurait certainement rien capté dans cette jungle encaissée. Bref, après avoir fouillé et tergiversé, je dois me rendre à l'évidence : je suis perdu, et je ne vois pas d'autre solution que de faire demi-tour et revenir sur mes pas en espérant que je retrouverai vite des marques du sentier officiel. Je n'exclus pas de devoir revenir à mon point de départ au site de l'Eden parce que les marques étaient tellement rares que je ne sais plus à quand remonte la dernière, et je ne vais pas pouvoir faire des allers-retours toute la journée. D'autant que le bivouac dans ces fourrés de la Plaine des lianes est quasiment impossible, même en hamac. Heureusement, au bout de 5-10 minutes je tombe sur une belle marque blanche invisible à l'aller qui indique vers la droite (à gauche à l'aller, donc), et le "sentier" semble bien continuer par là. Je vérifie l'altimètre et la courbe de niveau associée correspond exactement à ce virage que j'identifie sur la carte. C'est bon, l'aventure continue !



... à suivre ...
posté le 11 août 2011

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Papillon monarque
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Je poursuis ma montée dans la végétation. Physiquement, avec le poids du sac, c'est dur. J'avance donc assez lentement, mais je me sens encore assez forme, assez étonnamment, même, malgré ma pitoyable nuit. Les bourbiers sont nombreux mais très localisés aux zones planes, et le sentier est globalement assez sec pour cette zone habituellement très arrosée. C'est déjà un point positif. Au niveau du temps les éclaircies ont l'air de se maintenir entre quelques rares montées de brume. Tant mieux, mais il fait plutôt chaud et je sue à grosses gouttes en permanence. Je bois régulièrement grâce au tuyau relié à l'outre dans mon sac, mais j'essaie de me restreindre, ne sachant pas trop ce qu'il reste exactement. Quand l'outre vient à se vider, et que je veux la recharger avec mon autre bouteille d'un litre et demi, je constate que cette dernière est aux trois-quarts vide ! Les contorsions que je suis amené à effectuer en permanence dans la végétation ont dû la secouer suffisamment pour que l'eau s'échappe au niveau du bouchon qui n'a pas l'air bien étanche. Des années que je randonne avec des bouteilles de soda en guise de gourde et c'est la première fois que ça m'arrive. Justement ici ! L'heure est grave. Malgré plus de 2 litres bus en 3 heures, mon organisme est déjà plutôt en déficit, il est près de midi, il fait toujours chaud et je sue toujours à grosses gouttes. Il me reste encore au moins deux kilomètres de montée jusqu'au sommet, puis une descente infernale de 200 mètres de dénivelé presque à pic, puis un kilomètre dans les rochers glissants d'une ravine. Enfin j'arriverais à la rivière où j'avais prévu de refaire le plein. Ca risque donc de prendre encore du temps.
Je n'ai pas trop le choix : il faut arriver le plus vite possible à cette rivière. De toute façon, je ne risque pas de perdre du temps à faire un repas, puisque sans eau, lyophilisés, pâtes ou riz, ça perd un peu de son intérêt...

Seulement le terrain devient infernal : de plus en plus accidenté avec des talus ou des arbres couchés à franchir en me hissant péniblement, des passages où il faut se baisser et marcher en canard, à quatre pattes sous des branches, ou même par deux fois, en rampant quasiment dans la boue sous des troncs, sur deux mètres de long, tout et en trainant mon boulet de sac à dos comme je peux parce que l'espace ne fait pas 50cm de hauteur. Ce n'est plus de la randonnée mais un parcours du combattant, une succession continue d'obstacles à franchir pas à pas, en s'accrochant aux branches, aux racines, ou en mettant tout son poids sur le bâton pour se hisser...

(Plus de photos à partir de maintenant: l'appareil a depuis longtemps été remisé à l'abri dans le sac et je n'ai pas du tout envie de passer mon temps à charger et à décharger, ni de faire le touriste...)



Je me souviens maintenant pourquoi j'avais trouvé ce sentier si difficile. Et encore c'était dans les sens descendant, et sans cette charge sur le dos. Là je dois m'arrêter de plus en plus souvent pour reprendre mon souffle après chaque obstacle. Ces deux derniers kilomètres jusqu'au point culminant à 1.600m n'en finissent pas me prennent finalement 3 heures. Et malgré tous ces efforts je n'ai eu droit qu'aux misérables 30 cl qu'il me restait.

Arrivé au sommet je me pose franchement la question de sortir mon téléphone portable. Peut-être qu'ici j'aurai du signal. Après la descente, dans une zone encaissée, je sais que ce ne sera plus le cas. Vu mon état de fatigue et de déshydratation, une défaillance ne peut être exclue. Or s'il m'arrive quelque chose, personne ne passera peut-être avant des jours. Et attendre sans eau...
Mais appeler des secours, pour dire quoi ? De toutes manières, comment accéder jusqu'ici rapidement ? En hélicoptère de la gendarmerie ? Il ne peut même pas se poser. Et même s'il peut hélitreuiller des gens, dans le fond je ne suis pas blessé ni perdu, ils ont certainement d'autres chats à fouetter. Bah, et s'ils pouvaient juste m'envoyer un peu d'eau ?...
Finalement la raison reprend le dessus : je suis seul et ne pourrai compter que sur moi-même. Il n'y a pas trente six alternatives : avancer encore et encore, le plus vite possible mais en faisant attention à ne pas me blesser. Cette prise de conscience du passage en mode "survie" est curieusement un peu apaisante. Au moins les choses sont simples.

... à suivre ...
posté le 11 août 2011

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Papillon monarque
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J'attaque la descente vertigineuse d'un rempart de terre, de rochers, de racines, et de branches basses, ponctué de 7 ou 8 échelles sur les parties trop raides et trop lisses. J'ai l'esprit encore suffisamment clair pour surtout ne prendre aucun risque. Ne pas tomber, ne pas me blesser, cela devient une idée fixe et je suis plus concentré que je ne l'ai probablement jamais été en randonnée. Finalement je suis presque surpris d''arriver assez vite en bas, en 20-30 minutes. C'était très technique, mais beaucoup moins physique que la montée. Et, même si je suis en train de me faire avoir "comme un débutant" par manque d'eau, au moins mon expérience des sentiers de forêt réunionnais aura payé pour négocier ce passage.

Arrivé en bas, le nouveau défit est de ne pas me perdre. Le sentier longe et emprunte des ravines à sec, qu'il laisse parfois sur le côté pour rejoindre un autre bras, le tout avec un marquage très très rare et en partie effacé. Et comme le sol est constitué de rochers glissants qu'il est difficile de lâcher du regard (toujours : ne pas se blesser), la "navigation" est problématique. D'ailleurs lors de ma première venue sur ce sentier, dans le sens inverse, avec trois autres personnes nous avions fini par rebrousser chemin, persuadés que nous avions perdu notre route, ce qui n'était en fait même pas le cas. J'avance donc très précautionneusement et salue l'apparition de chaque trait blanchâtre sur un rocher ou un arbre d'un cri soulagement. A contrario je maudis les touffes de lichen qui me donnent parfois de faux espoirs... Je commence à être dans un état second, un peu "cotonneux", avec l'esprit uniquement focalisé sur mes pieds et les marques.

Il est plus de 16h, et c'est à l'issue de ces 8 heures de marche forcée, que j'arrive enfin à la rivière principale où je trouverai de l'eau, le Bras Mazerin. Mais... elle est à sec ! Ce n'est pas possible : il s'agit d'un des rares cours d'eau indiqué comme permanent sur la carte IGN, nous sortons de la saison des pluies, et je suis venu vérifier la semaine dernière par un autre chemin qu'elle coulait bien ! Eh bien, là elle ne coule plus, je vais crever de soif à un endroit où il tombe 3 ou 4 mètres de pluie par an... Pour couronner le tout, le tonnerre commence à gronder. Pour le coup, je vais peut-être avoir de l'eau de pluie, et pas qu'un peu, mais quand ? Et puis la perspective de monter mon campement, de cuisiner et dormir sous l'orage, dans mon état de fatigue et de déshydratation n'est guère réjouissante. Bref, là c'en est trop. La loi de Murphy et sa stupide tartine qui tombe toujours du côté de la confiture ne m'amuse plus du tout.
Pour rejoindre le prochain point d'eau sûr que je connais, un captage avec un robinet, il faut m'éloigner de mon parcours prévisionnel et accessoirement faire encore 3 km sur un sentier heureusement assez facile. Mais cela ajoute encore presque une heure de marche à effectuer sur mes réserves, déjà très largement entamées.
Je m'éloigne du lit de la rivière, sors mon téléphone portable dans une zone plus dégagée : ça passe. La décision est vite prise : j'appelle ma femme et lui demande de se mettre en route vers la forêt de Bélouve, au départ du sentier par lequel je vais arriver. Elle en a pour une bonne heure et demie de route, et ça me laisse le temps de rejoindre le point d'eau puis la route.

Physiquement, mes jambes continuent à enchaîner les pas d'une manière qui m'impressionne. Mais je commence à ressentir sérieusement les effets de la déshydratation : je marche comme un automate en "planant" plus ou moins, j'ai un peu mal à la tête, des difficultés à déglutir, et même plus vraiment soif. Je n'ai uriné qu'une fois dans la journée, en petite quantité. Bref les signes sont bien ceux des livres spécialisés au chapitre "déshydratation"...

Enfin j'arrive au point d'eau, où je bois assez peu, par prudence et surtout par manque d'envie (liée à une grosse perte de sels minéraux peut-être ?). Je prends aussi une petite tasse de chocolat au lait, que je n'arrive pas à finir. Je poursuis le sentier vers le point de rendez-vous sur la route forestière. Tout en marchant, je recommence à manger un peu de biscuits et de fruits séchés, alternés de petites gorgées d'eau toutes les 5 minutes. Il me reste encore deux kilomètres sur un sentier bien aménagé avec des pontons, mais encore en montée. J'arrive enfin à la route à la tombée de la nuit après avoir marché 9 heures dans des conditions dantesques, sans repas, avec juste quelques pauses pour me délester 5 minutes de ma lourde carapace.



Dans la voiture, je suis toujours dans un état un peu "cotonneux", mais je discute et suis encore en état de me bouger à peu près normalement. Dans les heures qui suivent je continue à boire et manger un peu, mais ça ne passe pas très bien.

Il me faudra finalement près de 3 jours pour récupérer un état normal, surtout physique (courbatures principalement), alimentaire, mais aussi mental. Curieuse sensation que d'avoir des difficultés à réfléchir, à retrouver des choses qu'on connaissait par coeur...
Honnêtement je ne sais pas ce que ça aurait donné si j'avais continué à produire des efforts les jours suivants dans cet état.



... à suivre ...
posté le 11 août 2011

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Papillon monarque
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LE BILAN

De toute expérience on peut tirer des enseignements. La plupart ne sont que la confirmation de ce qu'on peut lire dans la littérature spécialisée en randonnée voire en survie, comme le magazine Carnets d'aventures, mais rien ne vaut de les avoir vécues pour s'en convaincre pleinement !

1. Bien sûr le point marquant de cette aventure, c'est que la déshydratation est vite arrivée lors d'une activité physique soutenue, par beau temps. Quand j'avais fait le sentier de la Plaine des lianes, dans le sens descendant, par temps couvert voire froid, et sans sac lourd, je n'avais même pas consommé 1,5l d'eau. Là il m'en aurait fallu 4 fois plus. On oublie également un peu facilement que les 3 ou 4 jours théoriques de survie sans boire, c'est au repos ! Et enfin, la déshydratation devient vite lourde de conséquence en milieu isolé. Bien sûr vous le savez tous ici et je le savais aussi, mais je vous prie de croire qu'après l'avoir vécu on n'a plus le même regard sur le précieux liquide...

2. En cas de stress du genre "si ça tourne mal je peux y rester", c'est impressionnant comme le corps peut fournir des efforts soutenus et inhiber la douleur.
Quand je suis monté dans la voiture après avoir renoncé, je me trouvais vraiment "en bon état" physique. Mes jambes marchaient toujours, et je n'avais mal nulle part en particulier. Par contre dès le lendemain, je me suis rendu compte que j'avais des coups, et même deux véritables hématomes sur les jambes, des griffures de ronces sur les mains et les bras, et certains de mes orteils avaient été sévèrement malmenés par mes chaussures vieillissantes. Le frottement des bretelles du sac avaient, à la faveur de l'humidité et de ma transpiration, provoqué l'apparition de prurits sur les épaules.
Quant aux courbatures qui ont atteint leur paroxysme deux jours plus tard, elles m'ont conforté à elles seules dans ma décision d'avoir abandonné.
La résistance à la douleur est clairement à la fois un avantage (faciliter la progression) et un inconvénient (on peut se mettre dans un sale état sans s'en rendre compte).

3. Partir seul ou à plusieurs ? A plusieurs, ça réduit bien sûr les risques en cas de blessure de l'un ou de l'autre. Par contre, seul, on avance exactement à son rythme et on n'a à s'occuper que de soi. Dans le cas qui a été le mien, si nous avions été 2 ou 3 et que nous avions manqué d'eau, comment auraient réagi les autres ? Est-ce que l'un d'entre nous n'aurait pas cédé au découragement, et aurait miné le moral des autres ? Aurait-il fallu le traîner comme un boulet ? N'y aurait-il pas eu des conflits ? Ne devoir rendre des comptes qu'à soi même, c'est somme toutes très confortable.

4. Enfin, même si mon objectif de traversée n'a pas été atteint, et loin s'en faut, je garde un souvenir très positif de cette expérience, ne serait-ce que pour les enseignements précédemment cités. Et puis en analysant ce qu'il s'est passé, même si on peut forcément trouver des erreurs, des légèretés, ou de la surestimation de mes capacités, j'ai la conviction d'avoir réagi comme il le fallait quand il le fallait. La preuve étant que j'en suis sorti tout à fait indemne et sans séquelles, ce qui est, vous en conviendrez, l'essentiel.


Pour conclure, on peut en tout cas constater qu'en moins de 2 jours en autonomie dans une zone isolée comme on en trouve plein à la Réunion, on peut ressentir tant de sensations fortes, inhabituelles et variées, qu'on a l'impression d'avoir vécu 10 fois plus longtemps. Il n'y a qu'à en juger par tout ce que j'ai pu vous raconter dans ce long long "post" pour moins de deux jours d'aventures !


Nicolas
posté le 12 août 2011 mis à jour le 12 août 2011

loic88
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Message privé
Bonjour,

Merci pour ce récit d'aventure dans ce coin du monde. Merci également pour les précisions apportées sur le problème que vous avez rencontré (manque d'eau). Cela permet de bien prendre en compte la nécessité d'être toujours sur la "défensive" par rapport à cet élément essentiel (notre carburant en quelque sorte) pour nos voyages itinérants.

Cela nous est déjà arrivé de manquer d'eau mais nous avions toujours trouvé une rivière (merci le GPS) ou une porte sur laquelle toquer.

Sportivement, Loïc
On ne va jamais aussi loin lorsque l'on ne sait où l'on va....
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