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Kona Ouroboros : l’art de réinventer la roue ?

Anthony
par Anthony
publié le
16 déc. 2025
274 lecteurs

Le Kona Ouroboros, c’est un gravel équipé d’une fourche suspendue de 40 mm et d'une tige de selle télescopique. Pour certains, une hérésie, comme mettre de l'ananas sur une pizza. Ça ne se fait pas. Coup de génie ou marketing ? Réédition surcotée du VTT des années 90, ou compromis idéal ? J'ai testé pour vous, au risque de me faire excommunier par la confrérie de la gapette.

Il y a une question encore plus clivante que pain au chocolat ou chocolatine dans le monde du vélo : le gravel est-il une discipline à part entière, ou juste une réinvention du VTT des années 90 ? Alors quand la marque emblématique canadienne sort un gravel suspendu, elle jette un pavé dans la mare. Aussitôt, Jean-Michel Saitou – administrateur du groupe Facebook « C’était mieux avant » – se rue sur son réseau social favori pour clamer la fin de l’esprit gravel.

Mais Kona est malin. Ils ont appelé ce vélo Ouroboros. Ce qu’en dit Wikipédia :

Ouroboros \u.ʁo.bɔ.ʁos\ masculin invariable
(Mythologie) Serpent ou dragon qui se mord la queue. Symbolise le cycle éternel, le retour à la situation initiale.

Du génie. Kona nous trolle avec subtilité. Au lieu de nier la boucle, ils l’assument au nez et à la barbe des empêcheurs de tourner en rond. Contre-Kem's, et bisou Jean-Michel.

Querelle de clocher

Remettons un peu de contexte. Dans les années 2010, le voyage à vélo a subi un schisme. D’un côté, la team gravel et sa sainte trinité : outfit Rapha, KOM sur Strava et photo du setup sur Insta. Avec tant d'anglicismes, leurs voyages sont les seuls à pouvoir prétendre au titre honorifique de bikepacking. En somme, voyager vite et avec style. De l’autre, les cyclotouristes en sandales-chaussettes – le confort avant la dignité – chevauchant leur destrier indestructible de 18 kg (à vide bien entendu) bardé de sacoches aussi aérodynamiques qu’une armoire. Ceux-là préfèrent les pauses maltées plutôt que l’ivresse des kilomètres accumulés. La gastronomie et le paysage, plutôt que la barre énergétique protéinée ingurgitée la tête dans le guidon. Moins glamour ? Je caricature à peine.

Ces deux clans se regardent en chiens de faïence et pourtant, ils partagent la même envie d’ailleurs, comme on peut le lire régulièrement dans nos colonnes. Rappelez-vous, dans l’anti-manuel du voyage à vélo, j’ironisais déjà sur cette guéguerre :

Dois-je différencier cyclotourisme, bikepacking, gravel, VTT… ?
Bien sûr que oui ! Choisissez un clan et cantonnez-vous y. Adoptez son style et ses codes, afin d’être reconnu par vos semblables. Si d’aventure vous êtes amenés à croiser un énergumène du clan adverse, daignez à peine le saluer. Pire, si vous devez lui adresser la parole, faites-lui aussitôt comprendre que son choix est discutable, tout en toisant sa misérable monture. Jugez-le sans limite de mauvaise foi, et n’allez surtout pas voir si l’herbe est plus verte ailleurs.

Mea culpa

Qu’on me jette la première pierre : à ses débuts, j’ai allègrement critiqué la promesse du gravel, celle de pouvoir quitter la route… à condition de se faire secouer comme un prunier dès que le calibre du gravier augmente. La terre n’est jamais bien lisse sans son vernis anthropogénique : le sacro-saint asphalte. Et puis je faisais comme eux avec mon bon vieux Scott des années 90 retapé.

Mais pour ne pas être aussi rigide que mon cadre, je me suis assagi. Une tentative de ne pas devenir un vieux con ? Probablement. Ou peut-être parce que je ne m'identifie à aucun clan. Un orphelin du vélo en quelque sorte. On a même raillé mon vieux Scott, soi-disant tout juste bon pour aller chercher le pain. L’affront. Je l’accueille avec philosophie, ne ratant aucune boulangerie en voyage. D’ailleurs, s’il fallait choisir une symbolique historique, le Saint Honoré – patron des boulangers et pâtissiers – me correspond davantage que l’Ouroboros. Mais nous nous égarons.

Quarante millimètres

C’est la taille d’une saucisse cocktail. Un débattement à faire sourire un vététiste moderne, perché sur ses 100 à 200 mm de suspension. Malgré tout, ces quarante millimètres sont à l’épicentre de la polémique : ne sont-ils là que pour m’aider à traverser ma crise de la quarantaine ? Pour paraphraser la célèbre ritournelle des réseaux : c’est [un] gravel ou c’est pas [un] gravel ? Avec ou sans gravier, on s’aventure ici en terrain glissant. Pour en avoir le cœur net, il fallait essayer ce vélo avant intervention de la police du gravel (aka Jean-Michel).

J’ai naturellement commencé par rouler avec l’Ouroboros autour de chez moi. Pour prendre mes marques avec ce nouveau vélo, sa position, son comportement, sur des pistes que je connais si bien que je pourrais nommer chaque gravier qui les compose. Le laboratoire local dans lequel je pouvais, à intervalle réduit, parcourir le même itinéraire avec deux vélos différents. Pour éviter de tomber dans ce que j'appelle l’effet Apple : ce biais cognitif qui vous fait dire « c’est une révolution » parce que vous avez dépensé un SMIC dans le dernier modèle, alors qu’objectivement, ce n’est qu’un téléphone comme un autre.

Diantre, le verdict est sans appel ! Avec le Kona, ces mêmes graviers étaient plus doux, moins anguleux, voire moins nombreux. Une différence flagrante, comme si j’étais passé des escarpins aux espadrilles. Et si la nostalgie des vertèbres tassées et des bras en compote se faisait sentir, il suffisait de bloquer le débattement de la fourche pour constater à quel point elle est efficace : on ne change pas de vélo, mais de planète.

Une machine à jouer

La fourche n'est pas seule responsable. Sa complice : la tige de selle télescopique. Le détail qui n’en est pas un : une fois essayée, on se demande comment on s’en passait jusque-là. En descente, selle basse, la magie opère : les épaules se relâchent, l'angle du cou devient plus naturel, et on gagne en maniabilité. On arrête de subir le terrain, on joue avec. En confiance, je me suis surpris à aller explorer des zones que j'avais délaissées autour de chez moi. Des chemins trop fades pour s'amuser en VTT, mais trop brutaux pour survivre en gravel rigide. L’Ouroboros brillait là, dans cet entre-deux.

Une machine à pardonner

Plus de confort, c'est plus de plaisir, mais c'est surtout plus de sécurité… ou plus de vitesse, selon votre instinct de conservation. Grisé par l’onctuosité inattendue du sol, je me suis surpris à me sentir pousser des ailes… Jusqu’au moment où je repense à mes chutes en voyage – bénignes, heureusement –, qui partagent un scénario très similaire : piste cabossée, fatigue de fin de journée, mauvaise trajectoire et paf. La suspension de l'Ouroboros pardonne. Elle efface la petite erreur de freinage qui, en temps normal, m’aurait envoyé manger la poussière. Elle susurre : « T’inquiète, je gère. » (mais pas comme quand on a trois grammes dans chaque bras).

Le grand test

Il fallait valider ça grandeur nature. Direction les Alpes du Sud. Le programme ? Libre. J'avais repéré quelques pistes, mais je voulais laisser l’humeur décider, et le vélo faire le reste. Mais dès qu'une piste se présentait, j'avais l'impression qu'il me suppliait d'y aller. Résultat : des journées (très) majoritairement hors des routes, dont plusieurs sections sur un gravier frôlant la catégorie 5 – sur l'échelle de Richter du gravel, de 1 (l'allée de château) à 5 (le lit de rivière asséché). Quand le topo-guide disait : « Attention, section typée VTT, beaucoup de cailloux, on est sur les freins », j'y allais avec sérénité. Était-ce une sinécure ? Non. Mais ce n'était pas un calvaire non plus.

Et quand il s’est agi de remonter l’interminable vallée de la Tinée – un long faux plat montant d’une quarantaine de kilomètres – là aussi, l’Ouroboros ne m’a pas fait défaut. Un vrai baroudeur. À VTT, collé au bitume, j’aurais eu le temps de questionner le sens de la vie, et même d’en trouver la réponse. Il est là le tour de force de Kona : une géométrie et un poste de pilotage de gravel pour l'efficacité, saupoudrés d'une touche de confort VTT pour s’amuser quand le macadam s’arrête. Un curseur judicieusement placé, savant mélange avec lequel on ne se languit ni de piste, ni de route. Dit autrement, je n’ai rarement pris autant de plaisir tous revêtements confondus !

Le problème du N+1

Non, on ne parle pas ici de votre supérieur hiérarchique, mais du théorème fondamental du cycliste selon lequel le nombre idéal de vélos à posséder est toujours égal à N (le nombre actuel) + 1. Une loi apparemment aussi immuable que la gravité.

Le Kona Ouroboros est-il l’exception qui confirme la règle ? La quête du vélo à tout faire se solde généralement par un engin qui fait tout moyennement. Le fameux paradoxe du couteau suisse : ça coupe mal le saucisson et ça visse mal les vis. Mais ça dépanne (et ça débouche un petit rouge !). Le vélo polyvalent est-il, lui aussi, une chimère ? Dans la mythologie, la chimère possède une queue de serpent… tout comme notre Ouroboros qui se la mord. Coïncidence ? Toujours est-il qu’ici, le compromis fonctionne : au lieu d’ajouter un vélo au garage, il peut – dans mon cas – se targuer d’en remplacer deux. Le contrepied, N-1.

Nostradamus

Reste la question : le gravel suspendu est-il l’avenir ? Est-ce que le tout-rigide sera bientôt aussi désuet que d'utiliser un Minitel ? Ne comptez pas sur moi pour jouer les prophètes, je ne suis pas influenceur, et encore moins médium : en 2001, j’avais mis toutes mes économies dans un lecteur MiniDisc, persuadé que c’était le turfu. L’iPod venait de sortir et le monde entier se baladait bientôt avec des milliers de chansons dans la poche.

Mais pour trouver LE vélo qui vous convient, ne convient-il pas de s’abstraire du marketing, des effets de mode et de mes prédictions aussi fiables que la météo à 15 jours ?

Le meilleur des mondes

Laissons les quelques puristes jaser sur les nouveautés qui ébranlent leurs convictions. Le Kona Ouroboros n’y échappera pas. Et revenons à ce que dit Wikipédia sur notre serpent mythologique :

La forme circulaire de l’image a donné lieu à une autre interprétation [...]. Il signifierait ainsi l’union de deux principes opposés, soit le ciel et la terre, soit le bien et le mal, soit le jour et la nuit, soit le Yang et le Yin chinois, et toutes les valeurs dont ces opposés sont les porteurs.

Et si c’était ça la magie de l’Ouroboros ? Celle de rabibocher deux mondes qui ne cessent de se diviser (toute ressemblance avec l’actualité est fortuite). Les jambes rasées en lycra contre les shorts larges boueux. Les puristes du rigide contre les technocrates de la suspension.

Ce vélo est une lettre ouverte, adressée à tous ceux qui ne veulent plus choisir. À ceux qui refusent de se ranger dans des cases, probablement parce qu'ils ne rentrent pas dedans. À ceux qui aiment rouler pour le plaisir, sans code ni contrainte. L’Ouroboros m’a collé un sourire aussi large que son guidon, et c’est tout ce qui compte.

IL ROULE AVEC UN SAC À DOS ?!?
Kona Ouroboros

- 3500 € en version CR (cadre carbone), pesé à 11,3 kg sans les pédales.
- Aussi décliné en version aluminium, plus abordable (2200 €) : la tige de selle télescopique est identique, mais la fourche change (toujours avec 40 mm de débattement).

Des bons points

- Un ensemble cohérent : pneus d’origine très adaptés à la promesse du vélo (compromis route et offroad), transmission et développement tout aussi pertinents pour rouler (presque) partout (mono-plateau de 38 dents, et cassette 11-50), freinage hydraulique efficace.
- Les roues prêtes à être converties en tubeless dès réception du vélo (jantes et pneus fournis compatibles).

Des points améliorables ?

- Bagagerie : avec un cintre gravel et une tige de selle télescopique, l’espace disponible pour les sacoches est réduit. Une configuration parfaite pour tester le système porte-bagages Tailfin, mais je ne l’ai pas reçu à temps (test à venir donc). Voilà pourquoi j’ai un sac à dos sur les photos !
- La gâchette pour actionner la tige de selle télescopique au guidon : sa position – proche de la potence – n’est pas des plus pratiques : 1/ elle peut gêner le placement des sacoches ou des accessoires 2/ elle s’actionne de la main gauche, il faut donc lâcher le frein avant pour descendre la selle (et monter en adrénaline si on est en descente)

L’itinéraire de test

Une boucle d’une semaine dans les Alpes du Sud. Probablement un des plus beaux itinéraires gravel que j’aie parcouru, offrant une très grande proportion de pistes roulantes. Quelques sections plus techniques peuvent être contournées par des routes, au demeurant très belles aussi.