Récit d’une aventure en solitaire où j'ai parcouru environ 200 km, en randonnée le long du Kungsleden, puis en packraft sur la rivière Kaitum, avec une variante dans une vallée confidentielle. Tout commence le 26 août 2023 à 4h30, lorsqu'à l'issue d'un été de préparation intense, je décide de ne pas partir pour ce projet lointain et engagé. L'avion pour Stockholm décolle sans moi. Manque de préparation, une blessure teigneuse qui traîne... S'en est suivi un an de préparation supplémentaire pour finalement monter dans cet avion le 23 août 2024. En route pour la Laponie suédoise, oui mais avec détermination ! Petite indication, je n'ai pas trouvé de topo des rivières pour la Suède, à l'image de ce qui existe pour la France (www.eauxvives.org). L'équivalent suédois de notre Géoportail s'appelle "Lantmäteriet" et son excellent site "ma carte" que j'ai utilisé pour étudier mon itinéraire, des variantes et des échappatoires : "Min karta" (ou My map pour l'appli).
Activité :
packraft
randonnée/trek
Statut :
réalisé
DATE :
05/09/2024
Durée :
10 jours
Mobilité douce
Précisions :
Prendre le nattåg ou train de nuit de Stockholm à Abisko, en passant par Kiruna. Après avoir rallié Stockholm par avion depuis Toulouse, j'ai pris un bus pour passer le week-end dans la très agréable ville d'Uppsala, en attendant ce train. Une pre...
Prendre le nattåg ou train de nuit de Stockholm à Abisko, en passant par Kiruna. Après avoir rallié Stockholm par avion depuis Toulouse, j'ai pris un bus pour passer le week-end dans la très agréable ville d'Uppsala, en attendant ce train. Une première étape dans cette ville pour prier les dieux Vikings, devant leurs imposants tertres... Et où a vécu le célèbre naturaliste Carl von Linné !
Mise à jour section : 27 déc. 2025
Jour 1 : de Abisko fjällstation à Abiskojaurestugorna
Après 21 heures de train depuis Uppsala, me voici arrivé dans cette bourgade au nord du cercle polaire. Le soir venu, un arc-en-ciel apparaît au dessus de l’immense mer intérieure qui borde la petite ville d’Abisko. Signe d’avoir une chance d’atteindre mon point d’arrivée. La nuit passée au camping de la STF Tourist station, c’est le jour J. Le passage de la porte d’entrée du Kungsleden me tend les bras. Le célèbre chemin de grande randonnée suédois. Je décide d’abandonner ici ma planche à roulettes, confectionnée à partir d’une vieille planche de skateboard, elle m’aura servi à trimballer tout mon barda. Porte-bagage artisanal. Les premiers pas sont laborieux sous le poids de mon atypique chargement. Doute affreux au fur et à mesure que je m’enfonce dans cet austère décor. Le chemin, d’abord large, se rétrécit ensuite. Légère montée en douceur, puis il longe la rivière semblable à un canyon. De puissants rapides s’y enchaînent. Je marche à contre-courant, avec prudence car cet effort deviendra mon quotidien. Ma douleur aux pieds finira par s’estomper au fil des jours. Tour de passe-passe encéphalique pour aller jusqu’au bout. Le sentier rejoint le bord du lac (jávri) d’Abisko. Devenu mer déchaînée par le vent et la pluie. L’écume visible en haut des vagues me fait redouter le danger d’une navigation dans les quarantièmes rugissants. Souci d’un piètre marin sur le plancher des rennes, armé d’une grosse bouée et de son courage.
Après 21 heures de train depuis Uppsala, me voici arrivé dans cette bourgade au nord du cercle polaire. Le soir venu, un arc-en-ciel apparaît au dessus de l’immense mer intérieure qui borde la petite ville d’Abisko. Signe d’avoir une chance d’atteindre mon point d’arrivée. La nuit passée au camping de la STF Tourist station, c’est le jour J. Le passage de la porte d’entrée du Kungsleden me tend les bras. Le célèbre chemin de grande randonnée suédois. Je décide d’abandonner ici ma planche à roulettes, confectionnée à partir d’une vieille planche de skateboard, elle m’aura servi à trimballer tout mon barda. Porte-bagage artisanal. Les premiers pas sont laborieux sous le poids de mon atypique chargement. Doute affreux au fur et à mesure que je m’enfonce dans cet austère décor. Le chemin, d’abord large, se rétrécit ensuite. Légère montée en douceur, puis il longe la rivière semblable à un canyon. De puissants rapides s’y enchaînent. Je marche à contre-courant, avec prudence car cet effort deviendra mon quotidien. Ma douleur aux pieds finira par s’estomper au fil des jours. Tour de passe-passe encéphalique pour aller jusqu’au bout. Le sentier rejoint le bord du lac (jávri) d’Abisko. Devenu mer déchaînée par le vent et la pluie. L’écume visible en haut des vagues me fait redouter le danger d’une navigation dans les quarantièmes rugissants. Souci d’un piètre marin sur le plancher des rennes, armé d’une grosse bouée et de son courage.
Jour 2 : de Abiskojaurestugorna à Alesjaurestugorna
Départ de mon premier bivouac situé au refuge. Je me familiarise avec les nombreux alignements de planches qui permettent de traverser les marécages. Passage hors la limite du parc national d’Abisko, l’itinéraire s’élève ensuite. Le tracé du Kungsleden bifurque vers le sud-est pour se hisser dans un vallon étroit. Rocailleux, agrémenté de blocs. C’est désormais un chemin plus classique qui se dessine à l’horizon. L’arrivée sur un vaste plateau subjugue par son immensité, ses lacs turquoise entourés de montagnes. Le ciel chargé de nuages gris coiffe les sommets. Je ne sais plus vraiment si les lacs sont faits de ciel ou si cette chape est un océan brouillé. Sentiment de paysage inversé, de désolation ravissante. Tempête figée. Une option plus reposante serait de terminer l’itinéraire jusqu’au refuge à l’aide d’une embarcation. Mais le vent de face défavorable m’oblige à poursuivre par la voie terrestre. Au refuge d’Alesjaure, je croise à nouveau les deux français du train et leur guide. Les refuges sont appelés « stugorna ». Constitués de plusieurs maisons ayant chacune une fonction précise : la cuisine, le dortoir, l’épicerie, le stockage du bois et surtout le sauna. Première douche à la mode suédoise pour une nuit réparatrice.
Départ de mon premier bivouac situé au refuge. Je me familiarise avec les nombreux alignements de planches qui permettent de traverser les marécages. Passage hors la limite du parc national d’Abisko, l’itinéraire s’élève ensuite. Le tracé du Kungsleden bifurque vers le sud-est pour se hisser dans un vallon étroit. Rocailleux, agrémenté de blocs. C’est désormais un chemin plus classique qui se dessine à l’horizon. L’arrivée sur un vaste plateau subjugue par son immensité, ses lacs turquoise entourés de montagnes. Le ciel chargé de nuages gris coiffe les sommets. Je ne sais plus vraiment si les lacs sont faits de ciel ou si cette chape est un océan brouillé. Sentiment de paysage inversé, de désolation ravissante. Tempête figée. Une option plus reposante serait de terminer l’itinéraire jusqu’au refuge à l’aide d’une embarcation. Mais le vent de face défavorable m’oblige à poursuivre par la voie terrestre. Au refuge d’Alesjaure, je croise à nouveau les deux français du train et leur guide. Les refuges sont appelés « stugorna ». Constitués de plusieurs maisons ayant chacune une fonction précise : la cuisine, le dortoir, l’épicerie, le stockage du bois et surtout le sauna. Première douche à la mode suédoise pour une nuit réparatrice.
Jour 3 : de Alesjaurestugorna à la vallée de la Visttas (bivouac près de la rivière Vássajohka)
Je décide de quitter temporairement le Kungsleden et de contourner ainsi par le petit village d’Alesjávri. Quelques petits cours d’eau nécessitent de jouer au funambule. De pierre en pierre, ne pas se mouiller les pieds, voire trouver un autre passage. Ce choix d’itinéraire bis par la vallée de la Visttas ou Vistasvággi, doit me permettre de réaliser une première descente en packraft jusqu’à Nikkaluokta, une extrémité de civilisation. La mise à l’eau se trouve à une journée de marche. Terminé les randonneurs aperçus devant ou derrière, je me trouve maintenant sur un sentier plus confidentiel. Balisé de rouge, il serpente jusqu’à un col assez ouvert, pour davantage ressembler aux chemins que je parcours dans mes Pyrénées. Semblables à des miettes de pierre, je suis le fil des cairns. Dans ce paysage de toundra, les distances paraissent plus grandes. De l’autre côté du col, je descends tranquillement jusqu’à la forêt. Une cascade, puis un glacier posé sur la montagne, tout cela m’émerveille. Soudain, les premiers méandres d’une large rivière d’un bleu lacté. La Visttas. Depuis la berge, je devine le fond de son lit, galets, faible profondeur d’eau. Mise à l’eau précoce impossible. Dans cette lande humide, le tracé devient parfois plus difficile à suivre. Chaque sortie de route m’oblige à avancer à tâtons, la vipère péliade pourrait s’y lover. Puis, je parviens au merveilleux hameau de Vistasstugan, ses maisons cachées, où je rencontre Tove, la tenancière du refuge qui me donnera de précieux conseils soigneusement reportés sur ma carte. Elle me décrit la beauté des lieux en hiver et au printemps, ses colorations roses de l’atmosphère, m’indique aussi avoir un ami dénommé « Fanki », coutelier au village de Kaitum. Le reste de l’année, elle vit à Kiruna. Malgré la fatigue, notre discussion me plonge dans un état de gratitude et de béatitude mêlées qui me portera jusqu’à mon prochain bivouac. Déjà 19 km parcourus depuis Alesjaure. Je dispose encore d’une poignée d’heures pour me rapprocher de mon point de mise à l’eau théorique sur la Visttas, tout en sachant que je ne pourrai l’atteindre ce soir. Le lendemain, je veux arriver à Nikkaluokta. Un randonneur solitaire chargé d’un énorme sac à dos et d’un sac ventral croise ma route. En Suède, tout le panel d’équipements du parfait campeur est requis en raison de marches d’approche considérables. Vastes étendues. Vallées infinies. J’établis un bivouac et allume mon premier feu de l’aventure dans une puissante lumière du crépuscule. Ambiance somptueuse interminable. Une journée magique.
Je décide de quitter temporairement le Kungsleden et de contourner ainsi par le petit village d’Alesjávri. Quelques petits cours d’eau nécessitent de jouer au funambule. De pierre en pierre, ne pas se mouiller les pieds, voire trouver un autre passage. Ce choix d’itinéraire bis par la vallée de la Visttas ou Vistasvággi, doit me permettre de réaliser une première descente en packraft jusqu’à Nikkaluokta, une extrémité de civilisation. La mise à l’eau se trouve à une journée de marche. Terminé les randonneurs aperçus devant ou derrière, je me trouve maintenant sur un sentier plus confidentiel. Balisé de rouge, il serpente jusqu’à un col assez ouvert, pour davantage ressembler aux chemins que je parcours dans mes Pyrénées. Semblables à des miettes de pierre, je suis le fil des cairns. Dans ce paysage de toundra, les distances paraissent plus grandes. De l’autre côté du col, je descends tranquillement jusqu’à la forêt. Une cascade, puis un glacier posé sur la montagne, tout cela m’émerveille. Soudain, les premiers méandres d’une large rivière d’un bleu lacté. La Visttas. Depuis la berge, je devine le fond de son lit, galets, faible profondeur d’eau. Mise à l’eau précoce impossible. Dans cette lande humide, le tracé devient parfois plus difficile à suivre. Chaque sortie de route m’oblige à avancer à tâtons, la vipère péliade pourrait s’y lover. Puis, je parviens au merveilleux hameau de Vistasstugan, ses maisons cachées, où je rencontre Tove, la tenancière du refuge qui me donnera de précieux conseils soigneusement reportés sur ma carte. Elle me décrit la beauté des lieux en hiver et au printemps, ses colorations roses de l’atmosphère, m’indique aussi avoir un ami dénommé « Fanki », coutelier au village de Kaitum. Le reste de l’année, elle vit à Kiruna. Malgré la fatigue, notre discussion me plonge dans un état de gratitude et de béatitude mêlées qui me portera jusqu’à mon prochain bivouac. Déjà 19 km parcourus depuis Alesjaure. Je dispose encore d’une poignée d’heures pour me rapprocher de mon point de mise à l’eau théorique sur la Visttas, tout en sachant que je ne pourrai l’atteindre ce soir. Le lendemain, je veux arriver à Nikkaluokta. Un randonneur solitaire chargé d’un énorme sac à dos et d’un sac ventral croise ma route. En Suède, tout le panel d’équipements du parfait campeur est requis en raison de marches d’approche considérables. Vastes étendues. Vallées infinies. J’établis un bivouac et allume mon premier feu de l’aventure dans une puissante lumière du crépuscule. Ambiance somptueuse interminable. Une journée magique.
Jour 4 : Jusqu’à Nikkaluokta
Les premiers pas se font sous la pluie. La route alterne entre forêt et zones de tourbières, laisse entrevoir de belles cascades qui strient les falaises lointaines. Les planches détrempées deviennent glissantes et sont moins entretenues que sur le Kungsleden. Souvent, le bush vient obstruer le passage. Au milieu des myrtilles comme parterre, les amanites tue-mouches foisonnent. Une touffe d’herbe très jaune attire mon attention. Posée sur la tourbe noire, une anémone sur ce sol mouillé volcanique. Soudain, une masse brune au milieu des arbres, un élan, paisible. Massif, mieux vaut ne pas s’en approcher de trop près. Je passe à bonne distance de lui, sans m’arrêter. Tandis que je progresse le long de la rivière, mon lieu d’embarquement se rapproche. Je suis terriblement impatient de le découvrir. D’abord repéré sur carte, pensé depuis un an. Différents critères m’ont permis de le définir : fréquence des rapides, distance au chemin, sinuosité croissante qui traduit un adoucissement du relief et donc un écoulement plus calme. J’ai notamment utilisé des vues satellites pour repérer les sections de rapides que j’ai reportées en annotations sur ma carte papier. Par comparaison avec des rapides que je connaissais, je déduisais ainsi leurs catégories. Enfin arrivé à ce point précis qui n’existait que dans mon imagination. Dans ce virage aquatique en épingle, la configuration s’avère idéale. Hautes herbes, absence de talus. Mise à l’eau parfaite ! J’entame les premiers coups de pagaie sur une eau calme, glaciaire par son aspect laiteux. Le courant n’est pas trop fort puis faiblit rapidement. Perché sur la cime d’un arbre, un grand rapace. Le Pygargue à queue blanche (Havsörn) décolle et me survole en traversant la rivière. Vol de reconnaissance, d’une beauté sublime. Pris dans les circonvolutions de la rivière, je repasse à hauteur de mon point précédent. Lentement, toujours pagayer afin de remédier au courant inexistant. Apparaît une femelle d'élan et son petit qui m’observent depuis la berge. Je les approche lâchement, sans crainte, avant qu’ils ne détalent du haut de leurs grandes pattes. Après les longs kilomètres sur la Visttasjohka, j’aperçois finalement les toits des maisons de la ville de Nikkaluokta. Mon packraft s’est un peu dégonflé, mais flotte suffisamment pour me conduire à bon port. Le réseau mobile couvre cette zone. Désactiver le mode avion après quatre jours coupé du monde. Je coule sous une décharge de messages, instantanément noyé sous le flot des notifications. Joie de pouvoir échanger avec mes proches mais tempête intérieure. Parmi les messages, ma sœur inquiète, rien reçu de ma balise « Grande ourse ».
Les premiers pas se font sous la pluie. La route alterne entre forêt et zones de tourbières, laisse entrevoir de belles cascades qui strient les falaises lointaines. Les planches détrempées deviennent glissantes et sont moins entretenues que sur le Kungsleden. Souvent, le bush vient obstruer le passage. Au milieu des myrtilles comme parterre, les amanites tue-mouches foisonnent. Une touffe d’herbe très jaune attire mon attention. Posée sur la tourbe noire, une anémone sur ce sol mouillé volcanique. Soudain, une masse brune au milieu des arbres, un élan, paisible. Massif, mieux vaut ne pas s’en approcher de trop près. Je passe à bonne distance de lui, sans m’arrêter. Tandis que je progresse le long de la rivière, mon lieu d’embarquement se rapproche. Je suis terriblement impatient de le découvrir. D’abord repéré sur carte, pensé depuis un an. Différents critères m’ont permis de le définir : fréquence des rapides, distance au chemin, sinuosité croissante qui traduit un adoucissement du relief et donc un écoulement plus calme. J’ai notamment utilisé des vues satellites pour repérer les sections de rapides que j’ai reportées en annotations sur ma carte papier. Par comparaison avec des rapides que je connaissais, je déduisais ainsi leurs catégories. Enfin arrivé à ce point précis qui n’existait que dans mon imagination. Dans ce virage aquatique en épingle, la configuration s’avère idéale. Hautes herbes, absence de talus. Mise à l’eau parfaite ! J’entame les premiers coups de pagaie sur une eau calme, glaciaire par son aspect laiteux. Le courant n’est pas trop fort puis faiblit rapidement. Perché sur la cime d’un arbre, un grand rapace. Le Pygargue à queue blanche (Havsörn) décolle et me survole en traversant la rivière. Vol de reconnaissance, d’une beauté sublime. Pris dans les circonvolutions de la rivière, je repasse à hauteur de mon point précédent. Lentement, toujours pagayer afin de remédier au courant inexistant. Apparaît une femelle d'élan et son petit qui m’observent depuis la berge. Je les approche lâchement, sans crainte, avant qu’ils ne détalent du haut de leurs grandes pattes. Après les longs kilomètres sur la Visttasjohka, j’aperçois finalement les toits des maisons de la ville de Nikkaluokta. Mon packraft s’est un peu dégonflé, mais flotte suffisamment pour me conduire à bon port. Le réseau mobile couvre cette zone. Désactiver le mode avion après quatre jours coupé du monde. Je coule sous une décharge de messages, instantanément noyé sous le flot des notifications. Joie de pouvoir échanger avec mes proches mais tempête intérieure. Parmi les messages, ma sœur inquiète, rien reçu de ma balise « Grande ourse ».
Jour 5 : de Nikkaluokta au lac Jierttájávri
Un bon repas suivi d’un café au lait avec des viennoiseries ce matin. Ce bref passage en ville me redonne le goût du confort. Le piège étant donnée la distance de plus de trente kilomètres qui me sépare de mon objectif du jour. Aujourd’hui, le chemin passe par la Kebnekaise fjällstation, le refuge du sommet éponyme, point culminant de la Suède à environ 2100 mètres. Nombreux randonneurs, je regrette déjà la vallée de la Visttas. Je décide de monter à bord du bateau à moteur ce qui me permet d’éviter de marcher 5 km sur une piste, sans grand intérêt. Son pilote, look à la Magnum, est parfaitement à l’aise et nous offre une accélération digne de la meilleure attraction en fin de parcours. Tout droit sur le lac, virages relevés et grosses vagues sur la rivière. Hier, je pagayais sur une eau plate. Aujourd’hui je surfe poussé par un moteur, c’est assez grisant. J’assiste au balai incessant des hélicoptères qui décollent de Nikkaluokta pour aller déposer les randonneurs directement au sommet du Kebnekaise. L'endroit n'est pas si sauvage. Sur le versant opposé, antenne 4G qui pointe au milieu des arbres. Au refuge il y a foule, en quête du sommet et de gloire sur les réseaux sociaux. Lorsque je montre une photo de mon raft au chauffeur, celui-ci me répond que c’est idéal pour observer la faune. Certes, mais « Not as powerful as yours ! » lui dis-je. Le temps de faire des provisions et je continue ma route, passe sous le sommet, m’enfonce plus profondément dans cette vallée. Je désire m’éloigner de cet endroit, revenir sur le Kungsleden. Hasard de la route, je recroise le groupe de français qui arrive en sens inverse. Ils m’indiquent avoir pris la vallée de Stuor reaidávággi depuis le lieu-dit Visttas, autre itinéraire possible pour rallier le Kebnekaise, moins fréquenté. Ils me font savoir que leur lieu de bivouac vaut le détour au lac de Nállojávritt. En train de pâturer, quelques rennes du peuple Sami aperçus. Peu farouches, ils sont en élevage extensif. Changement d’ambiance, sous un ciel assombri par les épais nuages en fond de vallée. Un peu plus loin, je quitte le chemin principal pour suivre un petit sentier qui remonte vers un magnifique lac isolé indiqué par Tove. La faible lueur du soleil décline lentement. Les grands miroirs d’eau reflètent le clair-obscur. En descendant doucement vers le lac, mon regard s’arrête sur une armée miniature de tiges écaillées qui se dressent vers le ciel. Évocation de plantain lancéolé. Petite plante dont j’apprendrai le nom de « Lummer ». J’y installe mon campement pour la nuit empli de satisfaction.
Un bon repas suivi d’un café au lait avec des viennoiseries ce matin. Ce bref passage en ville me redonne le goût du confort. Le piège étant donnée la distance de plus de trente kilomètres qui me sépare de mon objectif du jour. Aujourd’hui, le chemin passe par la Kebnekaise fjällstation, le refuge du sommet éponyme, point culminant de la Suède à environ 2100 mètres. Nombreux randonneurs, je regrette déjà la vallée de la Visttas. Je décide de monter à bord du bateau à moteur ce qui me permet d’éviter de marcher 5 km sur une piste, sans grand intérêt. Son pilote, look à la Magnum, est parfaitement à l’aise et nous offre une accélération digne de la meilleure attraction en fin de parcours. Tout droit sur le lac, virages relevés et grosses vagues sur la rivière. Hier, je pagayais sur une eau plate. Aujourd’hui je surfe poussé par un moteur, c’est assez grisant. J’assiste au balai incessant des hélicoptères qui décollent de Nikkaluokta pour aller déposer les randonneurs directement au sommet du Kebnekaise. L'endroit n'est pas si sauvage. Sur le versant opposé, antenne 4G qui pointe au milieu des arbres. Au refuge il y a foule, en quête du sommet et de gloire sur les réseaux sociaux. Lorsque je montre une photo de mon raft au chauffeur, celui-ci me répond que c’est idéal pour observer la faune. Certes, mais « Not as powerful as yours ! » lui dis-je. Le temps de faire des provisions et je continue ma route, passe sous le sommet, m’enfonce plus profondément dans cette vallée. Je désire m’éloigner de cet endroit, revenir sur le Kungsleden. Hasard de la route, je recroise le groupe de français qui arrive en sens inverse. Ils m’indiquent avoir pris la vallée de Stuor reaidávággi depuis le lieu-dit Visttas, autre itinéraire possible pour rallier le Kebnekaise, moins fréquenté. Ils me font savoir que leur lieu de bivouac vaut le détour au lac de Nállojávritt. En train de pâturer, quelques rennes du peuple Sami aperçus. Peu farouches, ils sont en élevage extensif. Changement d’ambiance, sous un ciel assombri par les épais nuages en fond de vallée. Un peu plus loin, je quitte le chemin principal pour suivre un petit sentier qui remonte vers un magnifique lac isolé indiqué par Tove. La faible lueur du soleil décline lentement. Les grands miroirs d’eau reflètent le clair-obscur. En descendant doucement vers le lac, mon regard s’arrête sur une armée miniature de tiges écaillées qui se dressent vers le ciel. Évocation de plantain lancéolé. Petite plante dont j’apprendrai le nom de « Lummer ». J’y installe mon campement pour la nuit empli de satisfaction.
Jour 6 : jusqu’à Kaitumjaurestugorna
Sommeil agité. Un vent implacable s’est levé en plein milieu de la nuit, m’obligeant à déménager sous la tempête. Contraint de refaire l’intégralité de mon paquetage à l’abri, sous ma tente, pour en sortir au dernier moment. À la lueur de ma lampe frontale, je me suis enfuis vers un talweg plus calme, l’échine courbée, tenant fermement la toile de ma tente sous le bras. Le vent a été si violent que je risquais de perdre mon toit. Ma courte migration achevée, j’ai retrouvé un peu de répit et de sommeil. Ce matin, à 5 heures, c’est l’accalmie. J’entends un brame très proche. Rangifer tarandus, un renne. Intrigué face à ce rocher de forme pyramidale, en colère car privé de la petite surface de végétation boréale. Je lève le camp pour reprendre la marche. Au bout de 2 à 3 kilomètres, je rejoins la vallée adjacente pour remettre mes pas sur le Kungsleden que j’ai laissé quatre jours auparavant. Entre temps, je ne manque pas de faire une bonne glissade sur les planches mouillées dans la descente pour me retrouver les quatre fers en l’air, retourné par la masse de mon attirail. Cette jonction marque le retour à l’isolement, sur cette partie moins courue du Kungsleden. La rivière coule de nouveau dans le sens de la marche, en provenance du col de Tjäktja. C’est une journée de grand soleil qui m’offre un panorama exceptionnel sur les montagnes. Forêt mordorée. Lorsqu'enfin, je devine la couleur enivrante du lac (padje) de Kaitumjaure, posé sur le jaune des bouleaux. Vaste écrin de l’automne. Je peine à voir le bout de cette immense étendue d’eau. Je réalise qu’il marque la fin de mon aventure terrestre et le début de mon objectif aquatique, descendre la rivière Kaitum jusqu’au village du même nom. Tant de moments à faire attention à ne pas endommager la valve de mon bateau harnaché sur mon dos, à me frayer un chemin au milieu des branches et des rochers avec précaution. Tôt l’après-midi, grâce à une étape courte, je rallie le refuge pour un check complet de mon matériel. Gonflage du packraft et graissage du zip pour une étanchéité maximale. Je profite de mon temps libre pour me délasser au sauna, plonger ensuite dans une eau si froide du ruisseau que j’en bois la tasse. Je rencontre le couple de tenanciers du refuge à qui j’explique mon projet. Ils ont déjà vu des personnes venir jusqu’ici pour la descente en packraft. Phénomène nouveau qu’ils n’observent que depuis 2 ou 3 ans. En revanche, ils n’en ont jamais vues se lancer en solitaire. Je me ravitaille suffisamment, quatre jours de nourriture. Ils m’informent de la météo, vent fort annoncé, forte dégradation pluvieuse, à partir de midi le lendemain. Le vent se renforcera. Par infortune, il est réputé souffler d’Ouest en Est sur le lac et sensé vous pousser sur l’eau, mais il est prévu dans le sens opposé… Mauvais programme pour cette succession de trois immenses lacs (30 km au total). Je n’avais pas envisagé ce changement de paramètre si déterminant pour le succès de mon périple. Les prévisions du surlendemain sont pires. Pas le choix, je dois gagner le large dès le lendemain matin, afin de conserver une chance de réussite.
Sommeil agité. Un vent implacable s’est levé en plein milieu de la nuit, m’obligeant à déménager sous la tempête. Contraint de refaire l’intégralité de mon paquetage à l’abri, sous ma tente, pour en sortir au dernier moment. À la lueur de ma lampe frontale, je me suis enfuis vers un talweg plus calme, l’échine courbée, tenant fermement la toile de ma tente sous le bras. Le vent a été si violent que je risquais de perdre mon toit. Ma courte migration achevée, j’ai retrouvé un peu de répit et de sommeil. Ce matin, à 5 heures, c’est l’accalmie. J’entends un brame très proche. Rangifer tarandus, un renne. Intrigué face à ce rocher de forme pyramidale, en colère car privé de la petite surface de végétation boréale. Je lève le camp pour reprendre la marche. Au bout de 2 à 3 kilomètres, je rejoins la vallée adjacente pour remettre mes pas sur le Kungsleden que j’ai laissé quatre jours auparavant. Entre temps, je ne manque pas de faire une bonne glissade sur les planches mouillées dans la descente pour me retrouver les quatre fers en l’air, retourné par la masse de mon attirail. Cette jonction marque le retour à l’isolement, sur cette partie moins courue du Kungsleden. La rivière coule de nouveau dans le sens de la marche, en provenance du col de Tjäktja. C’est une journée de grand soleil qui m’offre un panorama exceptionnel sur les montagnes. Forêt mordorée. Lorsqu'enfin, je devine la couleur enivrante du lac (padje) de Kaitumjaure, posé sur le jaune des bouleaux. Vaste écrin de l’automne. Je peine à voir le bout de cette immense étendue d’eau. Je réalise qu’il marque la fin de mon aventure terrestre et le début de mon objectif aquatique, descendre la rivière Kaitum jusqu’au village du même nom. Tant de moments à faire attention à ne pas endommager la valve de mon bateau harnaché sur mon dos, à me frayer un chemin au milieu des branches et des rochers avec précaution. Tôt l’après-midi, grâce à une étape courte, je rallie le refuge pour un check complet de mon matériel. Gonflage du packraft et graissage du zip pour une étanchéité maximale. Je profite de mon temps libre pour me délasser au sauna, plonger ensuite dans une eau si froide du ruisseau que j’en bois la tasse. Je rencontre le couple de tenanciers du refuge à qui j’explique mon projet. Ils ont déjà vu des personnes venir jusqu’ici pour la descente en packraft. Phénomène nouveau qu’ils n’observent que depuis 2 ou 3 ans. En revanche, ils n’en ont jamais vues se lancer en solitaire. Je me ravitaille suffisamment, quatre jours de nourriture. Ils m’informent de la météo, vent fort annoncé, forte dégradation pluvieuse, à partir de midi le lendemain. Le vent se renforcera. Par infortune, il est réputé souffler d’Ouest en Est sur le lac et sensé vous pousser sur l’eau, mais il est prévu dans le sens opposé… Mauvais programme pour cette succession de trois immenses lacs (30 km au total). Je n’avais pas envisagé ce changement de paramètre si déterminant pour le succès de mon périple. Les prévisions du surlendemain sont pires. Pas le choix, je dois gagner le large dès le lendemain matin, afin de conserver une chance de réussite.
Jour 7 : du lac de Kaitum à l’anse Bastek
Le couple du gîte m’adresse un « Good luck ! » qui retentit dans mon âme comme un vent favorable. À 1 km du refuge, je trouve le bon endroit pour démarrer. Abrupte et couverte de végétation buissonnante, la berge plonge directement. Un énorme rocher me sert de plateforme pour mon embarcadère. Il est 9 heures pile, ma limite horaire. Je m’élance sur les faibles rapides pour déboucher rapidement sur le lac. Le vent déjà fort, me rabat à deux reprises sur la rive, où je semble ancré par les éléments. Contraint de sortir du packraft pour mettre les pieds dans l’eau afin de me décaler vers l’autre rive, moins exposée au vent. Je me remets à flot, les premiers coups de pagaie parviennent enfin à m’extraire de cette situation. Je me tiens proche de la rive droite, distante d’une centaine de mètres, face au vent. Les grandes parois en rive droite sont raides et minérales. Si le vent se renforce plus vite que prévu, je devrai établir un bivouac forcé sur ses flancs. Droit devant, vers l’horizon le ciel est chargé de nuages très sombres et la pluie tombe, c’est dans ma direction. Je m’engage et continue d’avancer, dépassant le point de non retour. Durant trois heures je mouline sans jamais me retourner, en mettant de la puissance dans chaque coup de pagaie. Tempête. Les vagues grossissent, de l’écume se forme, ça monte et ça descend. Je songe aux couple sympathique du refuge qui m’observent dans leurs jumelles, sûrement inquiets! Garder le cap pour ne pas se mettre en travers et risquer le retournement, une nage d’urgence vers le rivage. Entre les deux premiers lacs, le premier goulot d’étranglement est atteint peu avant midi. Sur ma carte, j’ai repéré des huttes de pêche localisées sur la rive opposée du deuxième lac. C’est pourquoi dans ces conditions, il est préférable de passer en rive gauche. Avec un espace d’environ 200 à 300 mètres, c’est possible à ce niveau, avant que de plus grosses vagues ne rendent le passage infranchissable. De l’autre côté, surprise d’une accalmie providentielle, totalement inespérée et contraire aux prévisions météo. Une plage accueillante m’offre son rivage de roches pour un ravitaillement salvateur. Ce que j’ignore totalement à cet instant, c’est que le plus dur reste à venir...
Je découvre la marche hors sentier sur un sol marécageux qui ralentit considérablement ma progression. Plus loin, le bord du lac dessine une petite baie. Ma carte indique une hutte de l'autre côté. Je remets donc mon bateau à l’eau pour m'économiser de pénibles efforts. Porte close. La petite échelle qui monte sur le toit se délabre sous mon poids. Pas de halte en ce lieu. Sur l’eau, je rejoins l’autre extrémité de la baie. Débarquement sur une petite plage de sable abritée du vent. Je pose mon pied à terre, à côté d’une empreinte du ruminant plus grosse que mon panard! Derrière, sur l’adorable petite plaine bien orientée, je monte ma tente. Ramassant une multitude de bois flottés, mon feu intérieur se ranime. Je dégonfle soigneusement le packraft, posé ainsi plus lourdement à côté (gonflé et posé au sol, un packraft s’envole comme une plume au moindre coup de vent). Un bivouac très loin des Hommes, sous un ciel assez lumineux et la certitude de n’avoir aucun trouble du voisinage. Ramassage d’un bois de renne devenu trophée. Quelques haricots blancs à la tomate perdus dans le microcosme des myrtilles. Repos.
Le couple du gîte m’adresse un « Good luck ! » qui retentit dans mon âme comme un vent favorable. À 1 km du refuge, je trouve le bon endroit pour démarrer. Abrupte et couverte de végétation buissonnante, la berge plonge directement. Un énorme rocher me sert de plateforme pour mon embarcadère. Il est 9 heures pile, ma limite horaire. Je m’élance sur les faibles rapides pour déboucher rapidement sur le lac. Le vent déjà fort, me rabat à deux reprises sur la rive, où je semble ancré par les éléments. Contraint de sortir du packraft pour mettre les pieds dans l’eau afin de me décaler vers l’autre rive, moins exposée au vent. Je me remets à flot, les premiers coups de pagaie parviennent enfin à m’extraire de cette situation. Je me tiens proche de la rive droite, distante d’une centaine de mètres, face au vent. Les grandes parois en rive droite sont raides et minérales. Si le vent se renforce plus vite que prévu, je devrai établir un bivouac forcé sur ses flancs. Droit devant, vers l’horizon le ciel est chargé de nuages très sombres et la pluie tombe, c’est dans ma direction. Je m’engage et continue d’avancer, dépassant le point de non retour. Durant trois heures je mouline sans jamais me retourner, en mettant de la puissance dans chaque coup de pagaie. Tempête. Les vagues grossissent, de l’écume se forme, ça monte et ça descend. Je songe aux couple sympathique du refuge qui m’observent dans leurs jumelles, sûrement inquiets! Garder le cap pour ne pas se mettre en travers et risquer le retournement, une nage d’urgence vers le rivage. Entre les deux premiers lacs, le premier goulot d’étranglement est atteint peu avant midi. Sur ma carte, j’ai repéré des huttes de pêche localisées sur la rive opposée du deuxième lac. C’est pourquoi dans ces conditions, il est préférable de passer en rive gauche. Avec un espace d’environ 200 à 300 mètres, c’est possible à ce niveau, avant que de plus grosses vagues ne rendent le passage infranchissable. De l’autre côté, surprise d’une accalmie providentielle, totalement inespérée et contraire aux prévisions météo. Une plage accueillante m’offre son rivage de roches pour un ravitaillement salvateur. Ce que j’ignore totalement à cet instant, c’est que le plus dur reste à venir...
Je découvre la marche hors sentier sur un sol marécageux qui ralentit considérablement ma progression. Plus loin, le bord du lac dessine une petite baie. Ma carte indique une hutte de l'autre côté. Je remets donc mon bateau à l’eau pour m'économiser de pénibles efforts. Porte close. La petite échelle qui monte sur le toit se délabre sous mon poids. Pas de halte en ce lieu. Sur l’eau, je rejoins l’autre extrémité de la baie. Débarquement sur une petite plage de sable abritée du vent. Je pose mon pied à terre, à côté d’une empreinte du ruminant plus grosse que mon panard! Derrière, sur l’adorable petite plaine bien orientée, je monte ma tente. Ramassant une multitude de bois flottés, mon feu intérieur se ranime. Je dégonfle soigneusement le packraft, posé ainsi plus lourdement à côté (gonflé et posé au sol, un packraft s’envole comme une plume au moindre coup de vent). Un bivouac très loin des Hommes, sous un ciel assez lumineux et la certitude de n’avoir aucun trouble du voisinage. Ramassage d’un bois de renne devenu trophée. Quelques haricots blancs à la tomate perdus dans le microcosme des myrtilles. Repos.
Jour 8 : jusqu’à Tjuonajåkk
C’était le calme avant la tempête. Au réveil, la pluie battante et le vent ne me laissent guère le choix que d'avancer en marchant. Le lac est très agité, constellé de grosses vagues, interdisant toute navigation. Je décide de partir à travers le bush pour atteindre le petit village de Tjuonajåkk, où je rencontrerai sûrement des pêcheurs. La progression est rendue extrêmement difficile avec une succession de marais. Les pas s’enfoncent et le cheminement se fait à travers une végétation dense, alourdi de mon fardeau. Dans les sous-bois, des lagopèdes s’envolent à mon passage. La silhouette marron d’un élan se détache parmi les arbres pâles. Éviter l’enchaînement des grands marécages du pourtour du lac. Une lecture topographique me fait donc obliquer vers le pied de pente. Ce choix n'améliorera que peu ma vitesse de marche estimée entre 1 et 2 km/h. Ces fichus marécages sont partout, organisés en terrasses, inévitables. À travers la forêt, je franchis d’abord deux petites rivières qui se jettent dans le lac. Pieds nus. La pluie s’arrête enfin. La dernière rivière est un torrent. Hélas, pas de meilleur passage en amont ou aval. Je traverse lentement en pas-chassés, de l’eau jusqu’à la taille, face au courant et solidement appuyé sur mes bâtons. Le dernier kilomètre, le dernier obstacle, une barrière à renne qu'il me faut encore franchir. Les dernières centaines de mètres se font à bout de force. Je marque une pause et jette un regard vers ma destination toujours inatteignable. Un arc-en-ciel vient tout-à-coup illuminer ma conscience, comme celui vu à mon départ d’Abisko. Regain d'optimisme. Je puise cette énergie nouvelle pour achever mon étape, sans que rien ne puisse m'arrêter. 7 petits kilomètres en une journée... La plus difficile de l'expédition. Tjuonajåkk est désert, comme abandonné. Près des maisonnettes, une table en bois sur laquelle est posé un combiné de téléphone fixe, le fil coupé. Grand feu de survie. Pitance. Trou à déplorer dans une chaussette séchée trop près de la flamme. Dans l’obscurité, j’aperçois un lemming qui s’enfuit à ma vue. Disparu.
C’était le calme avant la tempête. Au réveil, la pluie battante et le vent ne me laissent guère le choix que d'avancer en marchant. Le lac est très agité, constellé de grosses vagues, interdisant toute navigation. Je décide de partir à travers le bush pour atteindre le petit village de Tjuonajåkk, où je rencontrerai sûrement des pêcheurs. La progression est rendue extrêmement difficile avec une succession de marais. Les pas s’enfoncent et le cheminement se fait à travers une végétation dense, alourdi de mon fardeau. Dans les sous-bois, des lagopèdes s’envolent à mon passage. La silhouette marron d’un élan se détache parmi les arbres pâles. Éviter l’enchaînement des grands marécages du pourtour du lac. Une lecture topographique me fait donc obliquer vers le pied de pente. Ce choix n'améliorera que peu ma vitesse de marche estimée entre 1 et 2 km/h. Ces fichus marécages sont partout, organisés en terrasses, inévitables. À travers la forêt, je franchis d’abord deux petites rivières qui se jettent dans le lac. Pieds nus. La pluie s’arrête enfin. La dernière rivière est un torrent. Hélas, pas de meilleur passage en amont ou aval. Je traverse lentement en pas-chassés, de l’eau jusqu’à la taille, face au courant et solidement appuyé sur mes bâtons. Le dernier kilomètre, le dernier obstacle, une barrière à renne qu'il me faut encore franchir. Les dernières centaines de mètres se font à bout de force. Je marque une pause et jette un regard vers ma destination toujours inatteignable. Un arc-en-ciel vient tout-à-coup illuminer ma conscience, comme celui vu à mon départ d’Abisko. Regain d'optimisme. Je puise cette énergie nouvelle pour achever mon étape, sans que rien ne puisse m'arrêter. 7 petits kilomètres en une journée... La plus difficile de l'expédition. Tjuonajåkk est désert, comme abandonné. Près des maisonnettes, une table en bois sur laquelle est posé un combiné de téléphone fixe, le fil coupé. Grand feu de survie. Pitance. Trou à déplorer dans une chaussette séchée trop près de la flamme. Dans l’obscurité, j’aperçois un lemming qui s’enfuit à ma vue. Disparu.
Jour 9 : de Tjuonajåkk jusqu’à la cabane de pêche de Riehkkusuando
Ce patelin vide m'encourage à poursuivre vers la civilisation. Habité seulement en hiver en raison d’un accès facilité à moto-neige. Un ponton de bois se trouve derrière le petit bâtiment du « Bastu », le sauna traditionnel, fort appréciable pour une mise à l’eau aisée. Arrivé à l’extrémité des lacs, me voici sur la rivière Kaitum. Très large au début avec un courant faible, pour se rétrécir et présenter de-ci de-là quelques rapides ne dépassant pas la première catégorie. Il faut encore ramer pour avancer, malgré le vent plus faible. L’ambiance est calme et je ressens l’éloignement progressif de la montagne, désormais derrière. Dans le lit de la rivière, des îles plus ou moins étirées partagent le cours d’eau en différents bras. Mes yeux sont rivés sur ma carte que j’ai toujours à portée de main, afin de respecter scrupuleusement les flèches notées à partir de vues satellites. Je suis mes indications, ici prendre à gauche plutôt qu’à droite, ou inversement. Sentiment étrange d’être projeté dans la réalité de cette topographie. Le long des berges, le recouvrement forestier continu est composé de bouleaux arctiques. Si son écorce est très pratique pour allumer le feu, la Laponie suédoise demeure unique au monde, seul endroit où l’essence exclusive de la toundra est le bouleau. Droit devant, pour débarquer au lieu-dit Liedik après 15 km de navigation. D’après mon repérage, la portion de rivière suivante est une succession de gros rapides, de catégories maximales (5 à 6). Hors de question de tenter le passage en solo. Pas une seule âme qui vive à Liedik. Adossé à une maison, une table en terrasse m’abrite de la pluie. Je reprends la marche sur un petit sentier qui mène à Kaitum. Paumatoire, ce chemin peu emprunté se perd souvent dans la végétation buissonnante. Reprendre son cap à la boussole. Sur la carte, environ 1 km avant Riekkhu au niveau d’un affluent, figure un pont proche de la rivière. D’abord envisagé comme une option de remise à l’eau, j’abandonne rapidement cette idée en découvrant un canyon abrupt qui débouche sur un rapide. Je parviens au pont localisé à hauteur de mon objectif. Je me dirige vers le sud à travers le bush, jusqu’à atteindre la rivière. De nouveau l’enfer des marais, pantalon, chaussures et pieds détrempés. Je mets plus de 2 heures supplémentaires pour m’en sortir et enfin apercevoir la cabane. Récompense. J’exulte de joie à sa découverte, c’est un abri parfait pour la nuit. Gueule ouverte d’une imposante mâchoire de carnassier qui trône à l’entrée. Bain sauvage. Revigoré. Dans son ventre, un lagopède orne le petit poêle en fonte. Promesse d’une soirée chaleureuse. Seulement voilà, la fin du périple est proche et la nostalgie s’empare de moi. Inévitable. Dehors, j’admire la constellation de la Grande ourse, mon repère, toujours visible depuis l’hémisphère nord. Une lueur faible, comme un ruban verdâtre léger, à peine détectable dans le firmament. Une aurore boréale discrète.
Ce patelin vide m'encourage à poursuivre vers la civilisation. Habité seulement en hiver en raison d’un accès facilité à moto-neige. Un ponton de bois se trouve derrière le petit bâtiment du « Bastu », le sauna traditionnel, fort appréciable pour une mise à l’eau aisée. Arrivé à l’extrémité des lacs, me voici sur la rivière Kaitum. Très large au début avec un courant faible, pour se rétrécir et présenter de-ci de-là quelques rapides ne dépassant pas la première catégorie. Il faut encore ramer pour avancer, malgré le vent plus faible. L’ambiance est calme et je ressens l’éloignement progressif de la montagne, désormais derrière. Dans le lit de la rivière, des îles plus ou moins étirées partagent le cours d’eau en différents bras. Mes yeux sont rivés sur ma carte que j’ai toujours à portée de main, afin de respecter scrupuleusement les flèches notées à partir de vues satellites. Je suis mes indications, ici prendre à gauche plutôt qu’à droite, ou inversement. Sentiment étrange d’être projeté dans la réalité de cette topographie. Le long des berges, le recouvrement forestier continu est composé de bouleaux arctiques. Si son écorce est très pratique pour allumer le feu, la Laponie suédoise demeure unique au monde, seul endroit où l’essence exclusive de la toundra est le bouleau. Droit devant, pour débarquer au lieu-dit Liedik après 15 km de navigation. D’après mon repérage, la portion de rivière suivante est une succession de gros rapides, de catégories maximales (5 à 6). Hors de question de tenter le passage en solo. Pas une seule âme qui vive à Liedik. Adossé à une maison, une table en terrasse m’abrite de la pluie. Je reprends la marche sur un petit sentier qui mène à Kaitum. Paumatoire, ce chemin peu emprunté se perd souvent dans la végétation buissonnante. Reprendre son cap à la boussole. Sur la carte, environ 1 km avant Riekkhu au niveau d’un affluent, figure un pont proche de la rivière. D’abord envisagé comme une option de remise à l’eau, j’abandonne rapidement cette idée en découvrant un canyon abrupt qui débouche sur un rapide. Je parviens au pont localisé à hauteur de mon objectif. Je me dirige vers le sud à travers le bush, jusqu’à atteindre la rivière. De nouveau l’enfer des marais, pantalon, chaussures et pieds détrempés. Je mets plus de 2 heures supplémentaires pour m’en sortir et enfin apercevoir la cabane. Récompense. J’exulte de joie à sa découverte, c’est un abri parfait pour la nuit. Gueule ouverte d’une imposante mâchoire de carnassier qui trône à l’entrée. Bain sauvage. Revigoré. Dans son ventre, un lagopède orne le petit poêle en fonte. Promesse d’une soirée chaleureuse. Seulement voilà, la fin du périple est proche et la nostalgie s’empare de moi. Inévitable. Dehors, j’admire la constellation de la Grande ourse, mon repère, toujours visible depuis l’hémisphère nord. Une lueur faible, comme un ruban verdâtre léger, à peine détectable dans le firmament. Une aurore boréale discrète.
Jour 10 : de Riehkkusuando au village de Kaitum
Dernière étape. Je lève les voiles tardivement dans la matinée pour profiter de cette cabane. Après des jours de météo variable, l’ultime jour d’aventure se déroule sous un franc soleil. Ayant rallié la plaine, l’aval de cette rivière est dorénavant plus calme. Sur mon raft, je me retourne et j’aperçois les montagnes d’où je viens. Elles paraissent lointaines... Plusieurs rapides légers accélèrent ma descente. Soudain, j’observe une onde à la surface de l’eau qui avance à contre-courant. Un mascaret peut-être, arrivé à ma hauteur je vois surgir un carnassier d’environ 1 mètre qui nage la gueule ouverte à demi émergée, son épine dorsale hors de l’eau. Saumon qui migre pour frayer. Il fait le chemin inverse. J’avale les derniers kilomètres de rivière. Un rapide plus gros que les autres m’impose un débarquement amont. En comparaison des marais, le repérage à pied le long de la berge est facile. Je visualise la meilleure trajectoire. Un rappel à éviter, un rocher à contourner. Je me lance. Au milieu de la rivière, le courant me propulse et me bloque sur un rocher. Mon packraft se plie dangereusement. D’un coup de hanche, je parviens à m’échapper des remous en hurlant un cri de joie. Mon sac à dos ne tient plus que par une moitié, l’autre est suspendue dans l’eau. Je regagne de toute urgence la rive pour ajuster mon sac sur l’embarcation. 17h, j’atteins le village de Kaitum et je débarque à l’endroit observé depuis le train à l’aller. Mon train retour est prévu à 6h le lendemain. Je range tout mon équipement, assez tôt pour aller frapper à la première maison et trouver Fanki. Les maisons sont rouge de Falun, la couleur du cheval de Dalécarlie. On me dit qu’il est à la « blue house », mais il n’y a personne chez lui. Après avoir dormi dans la petite gare chauffée de Kaitum, j’attends un train qui n’arrivera jamais. Par chance, un habitant rencontré la veille m’apporte un sac rempli de sandwichs avec un thermos de café. Chanceux car cela m’arrive grâce à Tove. Il propose même de m’emmener en voiture jusqu’à la ville la plus proche située à une heure de piste, ce que je ne peux accepter. J’appelle la compagnie de trains et leur explique ma situation. Ils m’informent qu’une immense panne électrique au nord de la ligne stoppe tout le trafic à Kiruna. Tout-à-coup, vers midi, un train arrive du sud en direction du nord. Ce n’est pas ma direction. Pourtant, il s’arrête. Ses portes s’ouvrent et une hôtesse me lance un « Come on ! » en me faisant signe de monter. Je saute dans le train et je vois passer le conducteur qui traverse le wagon. Nous repartons en sens inverse. Je réalise être le seul passager de ce train, affrété uniquement pour venir me récupérer depuis l’agglomération de Gällivare située à plus de 50 km au sud. Repas et café offerts, c’est incroyable ! En Suède, les conditions d’isolement et de climat font qu’aucun passager n’est laissé pour compte, même un seul. C’est la règle ici. Le lendemain, je suis à Stockholm. Retour à la civilisation. Qui va lentement va longtemps, disait ma grand-mère qui vient de partir.
Dernière étape. Je lève les voiles tardivement dans la matinée pour profiter de cette cabane. Après des jours de météo variable, l’ultime jour d’aventure se déroule sous un franc soleil. Ayant rallié la plaine, l’aval de cette rivière est dorénavant plus calme. Sur mon raft, je me retourne et j’aperçois les montagnes d’où je viens. Elles paraissent lointaines... Plusieurs rapides légers accélèrent ma descente. Soudain, j’observe une onde à la surface de l’eau qui avance à contre-courant. Un mascaret peut-être, arrivé à ma hauteur je vois surgir un carnassier d’environ 1 mètre qui nage la gueule ouverte à demi émergée, son épine dorsale hors de l’eau. Saumon qui migre pour frayer. Il fait le chemin inverse. J’avale les derniers kilomètres de rivière. Un rapide plus gros que les autres m’impose un débarquement amont. En comparaison des marais, le repérage à pied le long de la berge est facile. Je visualise la meilleure trajectoire. Un rappel à éviter, un rocher à contourner. Je me lance. Au milieu de la rivière, le courant me propulse et me bloque sur un rocher. Mon packraft se plie dangereusement. D’un coup de hanche, je parviens à m’échapper des remous en hurlant un cri de joie. Mon sac à dos ne tient plus que par une moitié, l’autre est suspendue dans l’eau. Je regagne de toute urgence la rive pour ajuster mon sac sur l’embarcation. 17h, j’atteins le village de Kaitum et je débarque à l’endroit observé depuis le train à l’aller. Mon train retour est prévu à 6h le lendemain. Je range tout mon équipement, assez tôt pour aller frapper à la première maison et trouver Fanki. Les maisons sont rouge de Falun, la couleur du cheval de Dalécarlie. On me dit qu’il est à la « blue house », mais il n’y a personne chez lui. Après avoir dormi dans la petite gare chauffée de Kaitum, j’attends un train qui n’arrivera jamais. Par chance, un habitant rencontré la veille m’apporte un sac rempli de sandwichs avec un thermos de café. Chanceux car cela m’arrive grâce à Tove. Il propose même de m’emmener en voiture jusqu’à la ville la plus proche située à une heure de piste, ce que je ne peux accepter. J’appelle la compagnie de trains et leur explique ma situation. Ils m’informent qu’une immense panne électrique au nord de la ligne stoppe tout le trafic à Kiruna. Tout-à-coup, vers midi, un train arrive du sud en direction du nord. Ce n’est pas ma direction. Pourtant, il s’arrête. Ses portes s’ouvrent et une hôtesse me lance un « Come on ! » en me faisant signe de monter. Je saute dans le train et je vois passer le conducteur qui traverse le wagon. Nous repartons en sens inverse. Je réalise être le seul passager de ce train, affrété uniquement pour venir me récupérer depuis l’agglomération de Gällivare située à plus de 50 km au sud. Repas et café offerts, c’est incroyable ! En Suède, les conditions d’isolement et de climat font qu’aucun passager n’est laissé pour compte, même un seul. C’est la règle ici. Le lendemain, je suis à Stockholm. Retour à la civilisation. Qui va lentement va longtemps, disait ma grand-mère qui vient de partir.