Une traversée des Alpes en speedriding et à ski

par Coralie dans Récit 26 mars 2013 mis à jour 27 mars 2013 3400 lecteurs Soyez le premier à commenter (partager)

Alpine Odyssey

C'est la fabuleuse traversée des Dolomites à Valfréjus à ski de randonnée et en speedriding, imaginée par Philippe Collet, guide de haute montagne, au printemps 2012. Bien plus que le caractère extrème de la pratique du speedriding, c'est la pratique plaisir du speedriding que Philippe aimerait partager avec tous les amateurs de ski de randonnée en itinérance. Une voile ultralégère, une sellette-baudrier lui permettent d'éviter les neiges difficiles à skier, de déjouer la fatigue ou bien de sauter des obstacles, idéal pour profiter pleinement d'une traversée à ski !

Et au passage, Philippe et Gabrielle ont réalisé la première descente en speed de l'aiguille Verte...

Qu'est-ce que le speedriding ? Voir en fin d'article.


En vidéo...

Texte et photos : Philippe Collet

guide4chamonix.com
youtube.com/user/alpesaventures

Briser la routine

Cela faisait longtemps que je rêvais de pouvoir m’affranchir, pour un temps de ma saisonnalité de Guide de haute montagne. À mon goût ces dernières années trop peu de mes courses s’étaient faites en amateur. Trop de certitudes, trop de « bizness », un besoin impérieux s’était mis à gronder en moi : revenir à une liberté absolue, une envie irrépressible d’oblitérer mon quotidien au profit d’une aventure plus incertaine, plus farouche. Il me fallait trouver un antidote. Contrer la routine, briser le carcan d’une existence orchestrée, de ces emplois du temps parfois mâchouillés jusqu’à l’abrutissement… mon premier ingrédient était évident : il fallait se déprogrammer.

Ainsi, imaginer un tracé au long cours fut un choix logique : l’errance a toujours été synonyme d’exaltation. Plus que l’art de se déplacer, c’est une manière d’être, juvénile, pétillante et vivifiante. Emboiter le pas à ceux qui, depuis près d’un siècle, ont arpenté les Alpes sur des skis, c’était aussi revenir à l’une des sources de l’alpinisme. En cela cette aventure devait porter en elle l’ADN d’une liberté retrouvée, elle déverrouillait une porte derrière laquelle on se glisse pour échapper aux tracasseries.

Le choix de l’incertitude

L’autre ingrédient de mon alchimie était l’inconnu. Se confronter à une dimension, une technique, un univers que l’on ne maîtrise pas afin de faire jaillir de nos pores cette capacité d’adaptation que nous oublions parfois. Sentir que l’on extirpe de soit le meilleur en sublimant nos acquis et en imaginant ce que l’on ignore. Accepter ce doux choix de l’incertitude, cette vague qui vous portera sur une plage inconnue mais nécessairement attrayante. Voici un morceau savoureux !!

Un matin, alors que j’étais en speedriding, effleurant la neige, je fus touché par cet esthétisme léger et éphémère, ayant la délicatesse d’un idéogramme Kanji. L’utilisation de cette petite voile de 8 à 13 m2 permettait d’effleurer le sol, jeu gracieux avec l’apesanteur pour qui maîtrise ses trajectoires. Ce sport jeune et tonique était peut-être la clé d’un monde de nouvelles descentes potentielles, il nous aiderait sans doute à briser les schémas classiques.
Je venais de trouver la pierre angulaire de mon voyage, mon cinquième élément : un lien entre la passion, le savoir-faire et l’inconnu.

Des Dolomites à Valfréjus

Durant des jours je me penchais sur une carte de ces Alpes que j’aime tant et laissais courir mon imagination, me remémorant les lieux qui m’avaient déjà enthousiasmés et ceux qui me faisaient rêver. Peu à peu j’esquissais une traversée en ski de randonnée, un parcours que j’espérais beau, complexe et sinueux. Puis je téléphonais à Antoine Floquet et Gabrielle Van Der Steen et leur proposais de jouer les Argonautes des neiges. Car sans chaleur humaine une telle histoire resterait bien terne, et cette envie de voyager ne pouvait être magnifique que si elle était partagée. L’esprit de cette traversée était simple : pas d’objectif au quotidien, nous nous laisserions errer sur notre fil rouge selon les conditions que nous offrirait la montagne. La contrepartie de cette errance à durée limitée étant qu’il nous faudrait accepter d’utiliser parfois les remontées mécaniques, trains ou bus pour avancer un peu plus vite et rentrer à temps. J’ai eu droit à un grand « Oui »!

Mon idée était de partir des Dolomites car c’est un massif que j’affectionne particulièrement et de terminer à Valfréjus car c’est là que le speedriding est né. L’Odyssée était prête, nous aussi.

Faux départs

Février 2012, Dolomites, Cortina d’Ampezzo. Les yeux embués par le voyage depuis Chamonix nous découvrons ce massif mythique, dont nous espérions déflorer les couloirs secrets encastrés entre des murailles vertigineuses. Horreur, la neige est quasiment absente. Ici et là quelques pauvres rubans blanc, nés d’une utilisation abusive des canons à neige, sont les seuls succédanés d’un hiver encore absent. Le vent hurle sur les crêtes des Tofana di Rozes. Inutile de sortir les skis.

Dépités nous nous rabattons vers une voie d’alpinisme sur l’une des Cinque Torri, magnifique. S’ensuit toutefois un conseil de guerre brûlant : que faire ? Où se diriger ? Nous n’avons pas de routeur météo, nos informations proviennent de renseignements glanés auprès des locaux et de quelques vagues cartes sur Iphone. Mais notre atout majeur réside dans le cumul de notre expérience collective. Après réflexion nous optons pour une blitzkrieg autrichienne dans le massif du Stubai. Cette fois la neige est là mais le vent ne nous quitte pas. Chaque jour nous luttons contre sa morsure, parfois si violente qu’elle nous rejette de certains sommets. Avec un vent à plus de 80 km/h nos ailes de speed restent sagement dans leurs housses, poids morts qui encombrent des sacs déjà trop lourds. Je sens que nous allons devoir revisiter les conditions d’utilisations de ces petits jouets, oser les sortir là où leurs fabricants nous diraient de les ranger. Gaby est celle qui s’inscrira le plus vite dans cette démarche, son long vécu de parapentiste lui confère une tranquillité qui me fait défaut.

Nous continuons d’avancer, toujours plus vers l’ouest. L’anticyclone vient enfin nous tenir compagnie nous régalant de journées splendides. Libres, nous voguons voluptueusement dans un univers de cimes, témoins émerveillés de couchers de soleils majestueux et d’aubes somptueuses. Oetztal, Solden, Pitztal, Engadine, Silvretta…autant de noms légendaires imprégnés dans l’histoire du ski-roi. Partout des flancs de montagnes, des combes, des croupes qui invitent à tracer courbes et arabesques. Nous sommes plongés dans l’insouciance de notre Île Blanche aux enfants et tels des marmots gâtés nous sommes survoltés.

Sous son flegme et derrière ses yeux rieurs, Antoine n’en perd pas une miette. C’est sa façon d’être : présent, paisible, constant. Lorsque la neige devient profonde, que nos spatules peinent à ouvrir une trace nous savons pouvoir compter sur son physique sans faille. Parfois engagés dans des vallons perdus ou sur les glaciers de la Bernina à des heures indues cette certitude sera toujours rassurante.

Plongés dans notre rythme de croisière je ne me rendrais compte que bien plus tard à quel point nous avons largué les amarres. Les outils technologiques et informatiques d’aide à la décision ont été relégués au second plan. Nous (re) apprenons à faire confiance à nos vécus, à laisser s’exprimer nos intuitions. L’immersion montagnarde change notre perception des dangers. L’avalanche n’est plus un aléa ponctuel mais un élément s’inscrivant dans un tout, à ce titre il est ressenti avec acuité et donc évité avec sérénité. La météo se décrypte en observant le ciel, les nuages, nous humons cet environnement à plein poumons.

Partis du refuge Jenatsch, en Engadine, une bise froide nous tend un traquenard, modelant partout alentour de monstrueuses plaques à vent, elle semble vouloir nous fermer toutes les portes de sortie. Il nous faut improviser, se lancer sans carte, en plein brouillard, dans une vallée à l’issue incertaine.

À l’instinct. Et une fois de plus la magie fonctionne, sous les barres rocheuses un village surgit de la forêt, un havre de repos pour le skieur en goguette.

À tire d'ailes

Andermatt, cœur des Grisons, l’un de nos trois points de dépôts préétablis. La fatigue est toute proche, sur nos talons. Les muscles tiraillent, le dos fait mal, la chaleur de mars épuise l’organisme. Une petite chapelle où niche l’improbable et chaleureux appartement d’un de mes clients nous sert d’abri pour récupérer un peu de forces. Car l’Odyssée c’est aussi cela : une chaine amicale de gens qui nous ont aidés, par conviction, par curiosité et toujours avec gentillesse. Le lendemain, du sommet du Galenstock, nous basculons sur le glacier des Sources du Rhône. Les ailes de speed font merveille, le run est totalement revisité. Mais c’est ainsi depuis une semaine déjà : nos « bouts de chiffons » donnent désormais toute leur dimension, ils sont maintenant partie intégrante de nos journées, même dans la pluie ou le brouillard ! Au final nous allons apprendre à les utiliser de plus en plus fréquemment, confiants dans leur solidité et notre capacité à les adapter au terrain se découvrant sous nos skis. Avec un peu de recul il nous semble qu’une fois le poids et certains détails techniques retravaillés, ces voiles pourraient véritablement s’inscrire dans le sac des randonneurs à ski de demain.

Trois jours plus tard nous prenons une énorme fessée dans l’Oberland. Mauvais temps, risque d’avalanche épouvantable, la queue entre les jambes le demi-tour s’effectue sans regret. Nous abordons les célèbres 4000 du Valais dans des conditions médiocres. Heureusement le soleil revient mettre un peu de baume au cœur. Stralhorn, Pollux, Dent Blanche, le pays du Cervin est traversé dans une tempête de ciel bleu mais les dimensions et l’altitude moyenne très haute du massif nous éprouvent durement. Cette phase d’accalmie nous offre une opportunité dont nous rêvions mais que nous n’osions espérer. Direction Chamonix et l’Aiguille Verte.

La Verte en speed

Cette « meringue suspendue », symbolique, est, comme Rébuffat l’a si joliment dit, LA montagne où l’on devient un alpiniste. Pouvoir la gravir et en descendre avec nos ailes était la cerise sur le gâteau de cette aventure. Coup de chance, toutes les conditions sont réunies. Antoine n’ayant pu nous accompagner nous serons donc deux. Un réveil au milieu de la nuit et une dizaine d’heures seront nécessaires à l’ascension. Arrivés au sommet, l’incroyable balcon qu’offre la calotte sommitale me coupe encore une fois le souffle. J’ai foulé ce sommet plus de douze fois, mais autant de beauté me donne toujours le frisson. Gaby parle peu, mais je sais que son émotion est très forte. Ici les étoiles brillent dans les yeux du grimpeur. Nous déployons nos voiles et, sourire aux lèvres, décollons pour un vol unique, dont chaque seconde s’incruste dans notre esprit.

Retour aux origines

Les jours s’écoulent. Le terminus du voyage, Valfréjus, se rapproche. Gaby et Antoine me quittent, leurs obligations les détachent, à regret, de la dernière ligne droite. En arrivant vers la Vanoise je m’enfonce dans un système dépressionnaire qui va pourrir toute la fin du printemps. Pluie, brouillard, neige, durant la traversée des Sources de l’Arc dame Nature me gâte ! Un mauvais virage dans une neige croutée et je m’envole au-dessus d’une barre rocheuse. Coup de chance la réception n’est pas trop mauvaise, mais mon ski est éclaté. Il me faudra 48 h pour réparer. Enfin, après trois jours supplémentaires dans la purée de pois, je mets un point final à ce périple de 52 jours à travers les Alpes en rejoignant tous les copains speedriders d’Ataka, l’école de Valfréjus où j’ai débuté. L’Odyssey est bouclée, mais il me faudra du temps pour en revenir complètement tant je me suis laissé dériver au loin dans ce beau voyage. Tous trois, nous garderons le souvenir d’une aventure belle et intense ; nous avons conscience que cette Alpine Odyssey fut un cadeau unique, rare et précieux. Aussi, du fond du cœur nous remercions tous ceux qui , de près ou de loin , nous ont aidé à le faire exister.

Le Speedriding

L’objectif du speedriding est de skier avec une petite aile au dessus de la tête (entre 8 et 13 m2). Cette voile va permettre au skieur d’aller plaquer des virages là où normalement il n’aurait pas accès (entre deux zones verticales par exemple), d’effectuer des sauts de barres rocheuses, de sérac.... En neige profonde l’aile permet également de se sentir porté, d’avoir cette sensation de flotter – que l’on obtient à grande vitesse avec des skis larges. On peut aller lentement ou très vite (+ de 60 km/h) selon son envie, on peut rester au sol ou voler , selon sa vision de la pratique. Le matériel a énormément évolué ces dernières années. On peut désormais penser que d’ici un an ou deux on trouvera des ailes d’un kilogramme maximum, compactes, qui se rangent bien dans le sac.

Pour cette aventure j’avais fait modifier un baudrier d’alpinisme pour piloter l’aile. Mon ensemble aile-baudrier pesait 1,5 kg. Dès lors pourquoi se priver de cet outil ? La neige est bonne : je skie, elle devient difficile : je sors ma voile et flotte au-dessus. Une zone délicate ? Je suis fatigué ? Une barre ? Je vole. Le speedriding est comme toute activité : il faut d’abord apprendre puis faire ses gammes. Mais ensuite, au même titre qu’il y a des skieurs de piste bleue et des skieurs de pente raide, l’éventail est large : il y en a pour tous les goûts et pour tous les niveaux d’engagement. À chacun d’explorer ses préférences. Il ne faut pas voir dans le speedriding uniquement un sport de trompe-la-mort ou de casse-cou qui risque sa vie à chaque sortie. Il y a des speedriders sexagénaires !! À la différence du base-jump ce n’est pas une activité binaire (je saute, oui/non). On peut décider de ne pas voler car l’aérologie est moyenne (ou que l’on n’est pas à l’aise), et choisir de skier en effectuant des petits sauts : ceci n’est ni antinomique ni stupide. Et vice versa. Bien entendu, celui qui recherche l’adrénaline ne sera pas déçu s’il veut jouer avec les limites : il y a de quoi trouver de grosses sensations.

Dans toutes les étapes où nous avons croisés des gens les regards se sont faits curieux en voyant nos ailes, puis incrédules lorsque nous racontions ce que nous effectuions. Beaucoup de randonneurs nous ont posés des questions sur le poids, l’apprentissage, l’intérêt...et beaucoup de speedriders ont fait de même vis à vis de la randonnée. Deux mondes semblent vouloir se rencontrer…

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