Le Kamtchatka à pied

par erwan dans Récit 08 mars 2014 3421 lecteurs Soyez le premier à commenter (partager)

Longue marche par ...
Les volcans du Kamtchatka

Texte : Émeric Fisset
Photos : Émeric Fisset et Julie Boch
Article publié dans Carnets d'Aventures n°9

Volcan KamtchatkaVolcans magistraux en activité, étendues sauvages à perte de vue, végétation inextricable, plages désertes, sanctuaire des ours bruns… Aux confins de la Sibérie, se trouve le Kamtchatka, péninsule extrême-orientale de la Russie. Émeric Fisset et Julie Boch ont parcouru à pied ces territoires vierges où la nature exprime pleinement sa majesté et sa puissance. Le couple a traversé les deux chaînes montagneuses de la péninsule : la chaîne orientale, succession de volcans actifs où jaillissent geysers et sources chaudes, et la chaîne occidentale, couverte de taïga et sillonnée de rivières impétueuses, où vivent les derniers nomades autochtones. Ils ont poursuivi leur marche jusqu’à l’extrême sud du Kamtchatka, le cap Lopatka, balayé par les vents et presque toujours dans la brume, qui fait face aux îles Kouriles, pomme de discorde entre la Russie et le Japon.
Le récit d’Émeric nous emmène dans ces lieux reculés, souvent rudes et inhospitaliers, mais grandioses et envoûtants.

À la mémoire de Galiya Namjilova,
bonne fée kamtchadale,
décédée quelques mois avant l’engloutissement de la vallée des Geysers qu’elle aimait tant.

Le volcan Kracheninnikov, à la structure en « poupées russes », est dominé par le volcan Kronotski, qui culmine à 3237 mètres d’altitude.Le volcan Kracheninnikov, à la structure en « poupées russes », est dominé par le volcan Kronotski,
qui culmine à 3237 mètres d’altitude.

Gueule ouverte, l’ourse se dresse de toute sa hauteur sur ses pattes arrière, claquant des mâchoires pour nous intimider. Ses deux petits musardent dans les rochers. S’ils traversent le pont de neige qui enjambe le ruisseau dans notre direction, nous sommes perdus. Que pourraient les quelques centilitres de piment de nos bombes anti-ours contre un monstre de trois mètres ? Nous devrions avoir peur. Pourtant, la beauté de la bête, la puissance du ventre brun tendu de fureur, le tableau de cette fratrie rassemblée à l’ombre de la mère prennent le pas sur la crainte des griffes, des dents de fauve, des kilos de muscles.

Excellents nageurs, les ours bruns n’hésitent pas à pêcher en eaux profondes, ni même à traverser le lac à la nage (ici le lac Kourilskoïe)
Excellents nageurs, les ours bruns n’hésitent pas à pêcher en eaux profondes, ni même à traverser le lac à la nage
(ici le lac Kourilskoïe)

Nous qui avons pris l’habitude de penser à chaque instant aux ours, pour qui tendre l’oreille et inspecter les alentours est devenu une seconde nature, avons imprudemment baissé la garde dans ce no man’s land volcanique qui n’offre ni ressources ni refuge. L’ourse hésite puis, sûre d’avoir imposé sa puissance, fait enfin demi-tour ; la famille s’éloigne au trot, après un dernier coup d’œil aux plantigrades effrontés qui lui disputent son territoire.

Près de 6 millions de saumons viennent frayer dans les nombreuses rivières de la toundra littorale, aussi leur prise ne requiert-elle ni hameçon ni filet, tout juste un peu d’adresse.
Près de 6 millions de saumons viennent frayer dans les nombreuses rivières de la toundra littorale,
aussi leur prise ne requiert-elle ni hameçon ni filet, tout juste un peu d’adresse.

L’ours brun, Ursus arctos, est chez lui au Kamtchatka, qui compte 6 000 individus. Imprimé dans la terre, le pied énorme, presque humain avec ses cinq orteils déployés, signale partout sa présence, ainsi que les arbres saccagés par les griffes, l’herbe froissée et les crottes remplies de baies non digérées, quand ce n’est pas la bête elle-même que l’on aperçoit, mâle solitaire ou oursons trottinant derrière leur mère. Omnivore, l’animal change de régime en fonction du terrain, broutant airelles et végétaux, croquant jeunes rennes et spermophiles ou se goinfrant de saumons : il lui faut rapidement accumuler la graisse nécessaire à la traversée du rude hiver sibérien.
Car ce sont les confins de la Sibérie que nous arpentons de part en part, à travers volcans et taïga, toundra et plages désertes : péninsule extrême-orientale de la Russie, à l’ouest de l’Alaska et au nord du Japon, le Kamtchatka incarne si bien le bout du monde pour les Russes eux-mêmes que les instituteurs, lorsqu’ils veulent reléguer un cancre au fond de leur classe, l’envoient « au Kamtchatka »… Situé entre la mer d’Okhotsk et la mer de Béring, sur « l’arc de feu » du Pacifique, point de jonction des plaques océanique et continentale, ce territoire concentre à lui seul près de 15 % de l’activité volcanique mondiale. Deux chaînes de montagnes, orientées du nord au sud et séparées par une vaste plaine où coule la seule rivière navigable, couvrent les trois-quarts de la péninsule. La chaîne occidentale, Sredinni, qui court sur 900 km, est constituée de volcans éteints d’altitude moyenne. Les 600 km de la chaîne orientale, Vostotchni, présentent en revanche une succession de volcans en activité.

Nous nous sommes mis en tête de parcourir à pied, hors piste et sac au dos, ce pays farouche, province périphérique dont la capitale, Petropavlovsk, nichée dans un repli de la baie d’Avatcha, est abandonnée par Moscou à la déliquescence de sa base sous-marine. L’espace de deux étés, nous voulons nous faire zemleprokhodets, ces pionniers cosaques qui vainquirent, à force d’obstination et de courage, les espaces vierges qui s’étendaient à l’est de l’Oural ; inventer notre propre chemin dans une nature quasi intacte, souvent hostile, sans GPS ni téléphone satellite, seulement munis d’une boussole et d’une carte ; ne compter que sur nos forces et sur la chance qui récompense le voyageur audacieux ; apprendre à lire le paysage ; supporter la faim ; éprouver notre capacité à surmonter les difficultés ; c’est tout cela que nous sommes venus chercher dans ce lieu à nul autre pareil.

Marcher au Kamtchatka signifie se confronter à une nature brute, parfois brutale, eu égard à l’âpreté du terrain et aux facéties climatiques de la péninsule. Lorsqu’elles n’ont pas transformé le paysage alentour en désert de pierre, les éruptions des quelque trente volcans actifs ont favorisé la croissance de pins nains appelés stlannik, qui forment un maquis impénétrable. Leurs branches acérées entravent les pas, s’agrippent au sac et obligent à avancer courbé, en arrachant chaque mètre aux griffes de la végétation. Notre record de lenteur : 5 kilomètres en 10 heures... Le chelamannik, le krestovnik et le borchtchevnik, autrement dit la filipendule, le séneçon à feuille de chanvre et la berce laineuse, ne sont pas moins redoutables : véritable jungle qui tapisse le fond des vallées, ces plantes géantes nous engloutissent dans un univers moite, angoissant, dépourvu d’horizon ; on en sort le cou et les mains brûlées par le suc toxique qui coule des tiges brisées. Mais l’épreuve la plus difficile est celle des gués : la beauté limpide des rivières dissimule de redoutables courants, qu’il faut passer, immergé parfois jusqu’à la taille, en risquant l’hypothermie ou la noyade dans une eau glaciale. Les intempéries sont, en été, rares mais spectaculaires : réveillés en pleine nuit par un tremblement de terre, nous avons également subi, par deux fois, la queue d’un typhon qui balayait Sakhaline et le Japon. Pluie drue, bourrasques et brouillard épais nous rappelèrent que nous nous trouvions dans l’une des régions les plus turbulentes du globe.

Les flancs du volcan Klioutchevskoï sont une alternance de crêtes et de ravins – les raspadki –, à sec en cette fin d’été, dont le franchissement est épuisant.
Les flancs du volcan Klioutchevskoï sont une alternance de crêtes et de ravins – les raspadki –,
à sec en cette fin d’été, dont le franchissement est épuisant.

Peu à peu cependant, le corps s’aguerrit, l’esprit s’affermit, et franchir les obstacles ne représente plus une crainte mais un jeu : qu’il s’agisse de trouver la sortie d’un labyrinthe de ravins et de canyons (les fameux raspadki), de sinuer de clairière en clairière à travers les bosquets enchevêtrés, de gravir les pentes raides et fuyantes des volcans, de patauger dans les marécages, de replanter, sur un glacier, la tente arrachée par une tempête de neige, les gestes de la survie et l’instinct du terrain se développent, nous rendant semblables à ces animaux que nous sentons et voyons tous les jours autour de nous, empruntant même leurs pistes lorsqu’elles facilitent le passage dans l’herbe drue, chantant à tue-tête pour les prévenir de notre approche.
Au soir, nous avons parfois l’heureuse surprise d’apercevoir par hasard, au détour d’une combe ou sous un col, une cabane noyée dans la végétation, rustique agencement de rondins où le voyageur fourbu trouve un poêle et un lit de planches, et que les besoins de la trappe hivernale, la surveillance des volcans, les activités de pêche ou, peut-être, la fantaisie d’un amateur de grandes solitudes, ont planté ici et là sur la terre du Kamtchatka. La joie que procure la découverte inattendue de ces domiki, pourtant en ruines pour la plupart, se mesure aux difficultés du jour et de la météo : plus besoin, après l’épuisement de la marche, d’établir un campement, de rassembler du bois pour allumer un feu, de mettre en tas les vêtements mouillés qui ne sèchent jamais sous la tente ; mais la soupe presque immédiate, un lit plat, les habits suspendus au-dessus du poêle, les affaires répandues dans l’immensité des 10 m2.

La variété des phénomènes volcaniques de la chaîne Vostotchni est une constante surprise : sommet fumant de l’Avatchinski, gravi pour la première fois par trois membres de l’expédition Lapérouse ; caprices métronomiques du Karimski, cône charbonneux qui explose toutes les 7 à 8 minutes ; lac acide, d’un bleu louche, lové dans le cratère du Maly Semiatchik ; halètements et jets chauds de la vallée des Geysers, qui semble abriter la salle des machines de l’univers ; mares lactescentes et solfatares de la caldeira d’Ouzon, véritable laboratoire à ciel ouvert ; désert minéral des alentours du Tolbatchik, qui domine une forêt dévastée par son explosion trentenaire ; rougeoiement nocturne du Klioutchevskoï, qui est, avec ses 4 750 mètres, le plus haut volcan actif d’Eurasie ; expectorations fulminantes du Moutnovski, glace et feu mêlés dans son ventre ouvert : le paysage, toujours changeant, semble avoir été créé par un sorcier fou s’essayant à des compositions magiques dans le secret de ses alambics.

Montée au cratère Ploski Tolbatchik. Les eaux de fonte s’échappent à travers les champs de lave et disparaissent ensuite dans les couches de lapilli pour aller alimenter la rivière Tolbatchik, qui coule à une vingtaine de kilomètres. Montée au cratère Ploski Tolbatchik. Les eaux de fonte s’échappent à travers les champs de lave et disparaissent ensuite dans les couches de lapilli pour aller alimenter la rivière Tolbatchik, qui coule à une vingtaine de kilomètres.

Après le caractère bouillonnant de la chaîne orientale, les montagnes de l’Ouest, « la Suisse du Kamtchatka », nous réservent une tout autre atmosphère : nous basculons dans un royaume de landes, de taïgas et de torrents cascadants, parcouru par l’orignal, le glouton et la martre. C’est l’automne : les bouleaux rutilants de sous d’or font des bouquets tremblants le long des rivières. Mottes de bruyère et touffes de baies assourdissent le bruit de nos pas, comme si nous avancions sur la pointe des pieds pour ne pas salir le parterre vermeil que septembre déploie devant nous à perte de vue. Les tourbières succèdent aux tourbières. Le sol irrégulier se creuse de fondrières où la pluie laisse des mares d’eau brune. Nous passons des cols bas qui mènent à des plateaux cernés de volcans à bout de souffle, usés par l’ancienneté de leurs explosions. Parfois, un pic de basalte rappelle l’antique nature de ces formes arrondies que la végétation a depuis longtemps reconquises. L’herbe d’automne galonne de roux les roches violettes qui affleurent au milieu des vasières, flaques de joncs qui noient sous un miroir d’eau trouble le sol mou des clairières. Nous campons près du glouglou furtif des rivières qui serpentent au fond de la vallée. Des feux construits dans un creux de terre, protégés de pierres plates et qu’allume un morceau de lichen, réchauffent notre soupe et nos os transis par les averses désormais quotidiennes.

Trek autour des volcans de KamtchatkaMontagnes et taïga ne sont pas les seuls terrains qu’offre le Kamtchatka. Il nous reste à découvrir la toundra littorale qui caractérise l’extrême sud de la péninsule, là où elle se resserre en une bande de moins d’un kilomètre de large, contre 430 dans sa plus grande largeur. Au long d’immenses plages désertes et nues, intactes depuis l’aube des temps, bordées d’herbes échevelées où scintillent çà et là quelques névés tardifs, nous avançons vers le cap Lopatka, point le plus méridional du Kamtchatka. Des caps verdoyants s’avancent dans la mer d’Okhotsk à l’horizon toujours vide, qui passe du gris au vert selon l’heure du jour. Des récifs à fleur d’eau portent des colonies de cormorans perchés comme des statues de bronze. Nos pas chassent des volées de phalaropes, oiseaux délicats à cou gracile, à bec long et fin, qui font dans le ciel des figures de gymnastes. Mille pièces viennent s’ajouter au fil des jours à la collection d’objets intransportables que nous avons constituée dans notre tête, et qui compte déjà nombre de roches volcaniques et de trophées d’animaux : un crâne de morse – nez tronqué, orbites énormes –, des pinces de crabe, une tête de phoque aux dents pointues comme celles d’un chien, cent coquillages violacés et, blanche, minérale, une vertèbre de baleine.
De temps à autre, nous coupons des ruisseaux où scintille une armada de nageoires et de queues : des dizaines de saumons se serrent flanc à flanc, et se relaient pour lutter contre le courant. Ils parcourent parfois près de 1 000 kilomètres en cette anabase, guidés par l’incroyable instinct qui leur fait retrouver sans faillir, après trois ou quatre ans passés en mer, le cours d’eau douce où ils ont ouvert leurs branchies pour la première fois, et où ils sont restés un an avant de gagner l’océan, d’alevins devenus tacons. Revêtus de leurs habits de noce qui seront aussi leur linceul, ils sont déjà déformés par les approches de la mort, avec laquelle coïncident leurs brèves amours : ulcères, peau partie par plaques et, pour les mâles, un nez crochu qui les rend si difformes qu’on dirait une autre espèce, pour laquelle il a fallu inventer un nouveau nom, les bécards.

Le Khodoutka, qui culmine à 2089 mètres, se dresse au milieu d’une forêt de bouleaux que trouent des clairières semées d’épilobes
Le Khodoutka, qui culmine à 2089 mètres, se dresse
au milieu d’une forêt de bouleaux que trouent des clairières semées d’épilobes

La toundra se fait plus rase à mesure que nous avançons vers le sud. Elle se couvre d’arbustes rampants dont l’humilité laisse imaginer la violence du vent qui balaie cette langue de terre coincée entre deux mers parmi les plus colériques du globe. Maintes fleurs pourtant égaient ce gazon : campanules aux clochettes violines, dauphinelles bleu roi, gros choux jaunes remplis de fils qui ressemblent à des toiles d’araignée. Aucun relief n’accroche le regard, mais le cap Lopatka nous aimante et nous sommes heureux d’avoir à le conquérir par cette marche d’approche. Nous voilà au bout du bout : un morceau de lande grignoté par la marée, une bande de sable hérissée d’herbes, un semis de rochers noirs. À tribord, les flots gris de la mer d’Okhotsk. À bâbord, les flots gris de la mer de Béring. Droit devant : les Kouriles ! L’archipel mythique pour lequel nous avons fait ce chemin ! Subitement, l’émotion nous étreint. Ici finit l’Eurasie. Nous avons atteint les confins de notre monde.

La vallée des Geysers a été découverte en 1941 par une hydrologue russe et son guide autochtone. Traversée par un affluent de la rivière Choumnaïa, cette faille tectonique abrite pas moins de cent geysers actifs.
La vallée des Geysers a été découverte en 1941 par une hydrologue russe et son guide autochtone.
Traversée par un affluent de la rivière Choumnaïa, cette faille tectonique abrite pas moins de cent geysers actifs.

Très peu peuplé – moins d’un habitant au kilomètre carré –, le Kamtchatka, dont la moitié des 400 000 habitants résident dans la ville principale, n’en permet pas moins des rencontres d’une grande intensité, d’autant plus précieuses qu’elles sont rares. Arrivés exténués à Joupanova, agrégat d’une dizaine de bicoques sur les rives mélancoliques de la mer de Béring, nous fûmes accueillis à bras ouverts par les douze pêcheurs qui y travaillent pendant la saison estivale, et invités à les accompagner dans leurs activités. Remonter, depuis une barge, les filets installés à un kilomètre de la côte, amener les tonnes de saumons ruisselants jusqu’à la modeste usine construite en bordure de l’océan, y préparer les poissons qui, congelés sur place, partiront sur les tables européennes et japonaises : le travail est rude, les hommes aussi ; ils prirent cependant le temps de nous offrir soupe, caviar et crabes géants et, surtout, rires et gentillesse au cours des deux jours passés en leur compagnie sur cette ultime frontière avant l’Amérique.

Ascension du Gorely, coalescence de onze caldeiras versicolores, en vue des silhouettes ravinées du Vilioutchinski et du Koriakski.
Ascension du Gorely, coalescence de onze caldeiras versicolores, en vue des silhouettes ravinées du Vilioutchinski et du Koriakski.

Dans le décor sulfureux de la vallée des Geysers, nous avons rencontré un couple de volcanologues moscovites en mission ; avec eux, nous avons sondé les entrailles de la terre, à l’aide d’une caméra ignifugée de leur invention, et trinqué à l’amitié franco-russe entre deux bains chauds dans les sources qui jaillissent au milieu de la montagne ; ailleurs, ce sont des géologues, des météorologistes ou un trappeur solitaire qui nous ont donné qui du pain, qui un verre de kvas, boisson à base de seigle fermenté, ou encore ce thé bouillant qui incarne à lui seul l’hospitalité offerte au passant. Jamais nos cheveux hirsutes, nos hardes déchirées et nos chaussures boueuses n’ont rebuté quiconque dans ce pays de coureurs des bois - au contraire, notre parcours suscitait l’étonnement et l’admiration. Nous avons même, pied de nez au puissant FSB, été logés incognito par le fils d’un officier au sein d’un baraquement militaire, dans la ville interdite de Klioutchi !

Bédière entre le Gorely et le Moutnovski
Bédière entre le Gorely et le Moutnovski

Bien que la population de la péninsule soit composée de Russes à 80 %, et à 15 % de représentants des nationalités de l’ancienne Union soviétique, plusieurs milliers d’autochtones ont survécu à l’alcoolisation massive, à la tuberculose et à la petite vérole amenées par les Cosaques à la fin du XVIIe siècle. Les Itelmènes ou Kamtchadales habitent plus volontiers dans les villages côtiers du littoral ouest, les Évènes dans la chaîne Sredinni, les Koriaks dans leur arrondissement autonome au nord du Kamtchatka. Si le rouleau compresseur de la russification a presque anéanti leur culture d’origine, quelques-uns parlent encore la langue de leurs ancêtres, et de plus en plus nombreux sont ceux qui cherchent, dans le retour aux activités traditionnelles de pêche et d’élevage, une alternative à la déroute de l’économie soviétique.
Au cœur de la chaîne occidentale, nous avons rencontré une famille d’éleveurs évènes. Sous la tente conique dont l’ouverture est orientée à l’est, c’est-à-dire vers la vie, neuf personnes se serrent autour d’un feu ouvert, exhalant un filet de fumée qui s’échappe par un trou du toit. Les visages plats, les pommettes hautes, les yeux intensément mystérieux de nos hôtes sont une belle déclinaison du type ouralo-altaïque. Des lanières de viande durcie pendent à sécher. Près de l’entrée, des quartiers saignants sont étendus sur des piquets croisés. Il n’y a ni mobilier ni ustensiles. La pauvreté, nue. Pourtant, on nous offre avec empressement un bol de renne bouilli, du thé et un pain léger et brûlant, qu’Anastasia pétrit devant nous et cuit dans un moule en fonte.

Les Evènes, nomade du Kamtchatka Les Evènes, nomade du Kamtchatka Les Evènes, nomade du Kamtchatka

Piotr et Andreï, sac de cuir en bandoulière, carabine en travers du corps, surveillent à la jumelle le troupeau qui paît au bord du lac. Il y a là plus de mille têtes, dont les robes brunes, blanches et baies dessinent un tableau bucolique dans le décor de pierre et d’eau. Des velours sanglants traînent dans les branches de pin. Le bruit lancinant du broutement de l’herbe se mêle au cliquetis des bois qui s’entrechoquent. Du côté du campement, le sol n’est plus qu’une arène piétinée, sans un brin d’herbe. Depuis une semaine que les éleveurs sont là, les rennes ont dévoré toute la végétation alentour. Bientôt, il faudra se déplacer vers un autre lieu de pâture. Assis en tailleur devant la yourte, Vadim taille un manche de poignard dans un andouiller. Dans cette « civilisation du renne », tout est utilisé de l’animal. Viande, peau, bois, tendons.

Les Evènes, nomade du Kamtchatka Les Evènes, nomade du Kamtchatka
La coupe des bois et la castration des rennes sont nécessaires pour empêcher les mâles en rut de se battre entre eux. Le troupeau est rassemblé sur le plateau, et se met à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, « à rebours du soleil », disent les Évènes. La forêt de bois oscille au son mat des sabots qui frappent la terre nue. Les éleveurs attrapent les bêtes, par une patte ou par la ramure, d’un lancer de leur lasso de cuir. Les rennes se cabrent si fort qu’il faut trois hommes couchés pour les tenir et remonter jusqu’à la tête. Alors, l’un d’eux saisit les bois et fait plier l’échine, obligeant l’animal à se coucher sur le dos. Un homme saute sur la panse ; en un instant, un troisième scie les andouillers tandis qu’un quatrième sectionne les bourses au couteau.
« Combien de familles vivent du renne dans la région ?
- Seize. Un hélicoptère vient chercher les enfants à la fin de l’été. Ils sont en pension chez des amis ou de la famille, pendant que nous nomadisons en montagne.
- Toute l’année ?
- Il fait bien trop froid l’hiver ! Jusqu’à - 40 °C. Nous passons les mois les plus durs au village, puis nous repartons dans les pâturages.
- Une vie rude.
- Une vie libre. »

Vallée de la Mort dans la région du lac Kronotski, où l’on observe de nombreux phénomènes géothermiques.
Vallée de la Mort dans la région du lac Kronotski, où l’on observe de nombreux phénomènes géothermiques.

Que de kilomètres parcours en ce Far East kamtchadale ! Là-bas, nous n’avons pas connu que la joie de la vie sauvage, celle des nuits sous les étoiles, des déjeuners de myrtilles et de champignons, de la marche en liberté ; nous avons aussi rencontré un peuple, le tenace, généreux peuple russe, et trouvé, à ces terres inhospitalières de la pointe de l’Eurasie, une étonnante familiarité.

Carte de l’itinéraire. En orange, le trajet effectué à pied.
Carte de l’itinéraire. En orange, le trajet effectué à pied.

Portraits Julie Boch et Emeric FissetÉmeric Fisset et Julie Boch sont les auteurs de Par les volcans du Kamtchatka, Éd. Transboréal, qui relate leurs aventures kamtchadales, un très bon ouvrage que nous vous recommandons et qui a reçu le prix du Cercle polaire 2007.

Émeric Fisset

Émeric a de nombreux périples d’envergure à son actif, souvent en solitaire et sans logistique, notamment : deux traversées de l’Alaska en solitaire, à pied, à ski, en kayak et avec des chiens de traîneau (lire Sous l’aile du Grand Corbeau et Dans les pas de l’Ours, éd. Transboréal), des séjours en Laponie et dans le Grand Nord canadien, deux périples au Kamtchatka en compagnie de Julie Boch (lire Par les volcans du Kamtchatka, coauteur : Julie Boch, éd. Transboréal). Il est le fondateur et dirigeant de Transboréal (www.transboreal.fr), une maison d’édition qui souhaite promouvoir le travail d’auteurs ayant réalisé des voyages au long cours marqués par une réelle connivence avec le milieu humain ou le monde naturel.

Julie Boch

Julie enseignait la littérature à l’université où elle menait également des recherches sur la littérature française du XVIIIème siècle dont elle était spécialiste. Julie a participé à la rédaction et l’édition de plusieurs ouvrages. Elle a effectué de nombreux voyages dans diverses régions du monde, dont au Kamtchatka.
Julie est malheureusement décédée lors d'un autre voyage en Russie.

Kamtchatka pratique

Pour se rendre à Petropavlovsk : par Poulkovo via Saint-Pétersbourg (avec une nuit sur place) ou par l’Aeroflot via Moscou. Compter 850 à 1 200 euros l’aller-retour.
Visa touristique d’un mois ou d’affaires de trois mois.Autorisations à solliciter auprès du FSB et des gardes-frontières (pour les zones littorales) à Petropavlovsk-Kamtchatski. La visite de la vallée des Geysers et de la caldeira d’Ouzon ou du lac Kourilskoïe est soumise à l’obtention d’une autorisation auprès des instances des parcs Kronotski ou Kourilskoïe, à Ielizovo, et au paiement d’une redevance de l’ordre de 80 euros par jour et du défraiement d’un ranger pour l’accompagnement du groupe. Le parc Bystrinski, dans la chaîne Sredinni, est accessible par Esso et celui des volcans du massif du Klioutchevskoï, dans la chaîne Vostotchni, l’est par Kozyrevsk.
L’Avatchinski et le Koriakski sont accessibles par une « base touristique » au sud du col qui les sépare. Le Vilioutchinski, le Gorely et le Moutnovski (cabane volcanologique à son pied) sont accessibles par la piste qui, au-delà des sources chaudes de Paratounka, dessert l’usine géothermique.
Nourriture (fruits secs, nouilles, soupes, etc.) et équipement (bombe anti-ours, moustiquaire de tête et fusées de détresse) sont disponibles en ville. Neige encore abondante en juin et torrents très vifs.
Très nombreux moustiques de la mi-juin à la mi-juillet, moucherons ensuite. Relative canicule estivale avec fortes pluies ; météo changeante dès septembre. Agences de voyages spécialisées : Aventure & Volcans, GNGL, Taïga-Toundra.

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