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Pourquoi photographier (son voyage) ?

Anthony
par Anthony
26 mars 2023
mis à jour 17 oct. 2023
559 lecteurs
Lecture 10 min.
Pourquoi photographie-t-on nos pérégrinations dans la nature ? Si prendre un cliché n’a jamais été aussi facile, le déclencheur souvent à portée de doigt, rares pourtant sont les occasions de questionner notre pratique. Quelques réflexions sur ce geste devenu ordinaire. 

Pour certains – dont je fais partie – voyager sans appareil photo est inconcevable. Pour d’autres, les vacances sont l’occasion de se débarrasser de tout dispositif, y compris photographique. Je ne verserai pas dans une vision manichéenne de la chose ; comme toute pratique, comme toute forme d’art, la réponse se trouve dans un équilibre propre à chacun, plaçant le curseur où bon lui semble. Avant d’entrer dans le vif du sujet, écartons d’emblée les considérations d’ordre matériel : j’entends par appareil photo tout dispositif capable d’enregistrer instantanément une scène. Reflex, smartphone, drone, polaroïd, etc. Du plus basique au plus sophistiqué, peu importe. C’est l’acte de photographier et sa démarche qui nous intéressent ici, quel que soit le résultat produit.
Tout ceci est né d’une banale discussion, peu avant un voyage : « tu partirais sans ton appareil photo ? » Tiens, voilà bien une question que je ne m’étais jamais posée ! Je me soucie du matériel, optiques et accessoires que j’emporte, mais diable ! au grand jamais je n’avais osé imaginer un voyage sans prise de vue. « Je me sentirais à nu, comme privé de mon moyen d’expression », rétorquai-je instantanément. Une réponse sincère, quoique tronquée. Chamboulé par cette invraisemblable idée, je voyais défiler dans ma tête certains de mes clichés favoris, de moments inoubliables que j’avais eu la chance d’immortaliser. Du jeu sans cesse renouvelé de capter les lumières pour matérialiser l’épaisseur des émotions qui m’animent devant la beauté du monde. Aussi anodine soit-elle, la question en soulevait une autre, et pas des moindres : sans appareil photo, le voyage a-t-il la même saveur ?
Peu à peu, des réponses nombreuses mais contradictoires se bousculaient dans un grand tumulte. Après tout, n’y a-t-il pas autant de raisons d’emporter son appareil que de s’en détacher ? Le voyage qui a suivi – avec appareil photo – a été l’occasion rêvée de creuser la question. Invariablement, lorsque l’obturateur résonnait, la lumière qui frappait mon capteur photo semblait aussi éclaircir mes idées. Voici un petit condensé non exhaustif des raisons qui m’encouragent à photographier le fil d’un voyage, que j’illustrerai non pas avec des images, mais avec des extraits de l’excellente Petite Philosophie du voyage La soif d’images - Petites révélations sur la lumière et la photographie, de Matthieu Raffard (éd. Transboréal).

Il arrive que l’on se demande à quoi photographier peut bien servir ; après tout, qui peut avoir besoin du portrait d’Igor Mikos Mikovitch ou de la vue de sa maison sur l’ancienne mer d’Aral à l’heure où Google Earth nous permet de voir le potager de n’importe quel ermite au fond de sa taïga ? Je me suis souvent demandé ce que mes images apporteraient de nouveau à celui qui les regarderait, quel genre d’émotion elles provoqueraient en lui, si ces informations lui seraient vraiment nécessaires. Je sais qu’elles seront noyées dans le flot débordant des scènes quotidiennes, et que le temps les fera inexorablement disparaître. Pourtant, malgré cela, je reste persuadé qu’une seule excellente image en compensera mille autres simplement bonnes, et c’est cela qui me fait encore voyager.

 

Parce que la photo est un vecteur d’information. La propagation du savoir a toujours été une préoccupation de nos sociétés et la photo a révolutionné ce besoin de transmission. Cette seule faculté lui confère un rôle prépondérant dans les médias – papier ou numérique – dont la mission est précisément d’informer. D’ailleurs, vous en tenez un entre les mains… Le plaisir de le feuilleter serait-il identique s’il était dépourvu de photos ? Les mots se suffiraient-ils à eux-mêmes pour retranscrire l’infinité de détails que chaque voyageur aimerait raconter ? À l’instar des mots, l’information véhiculée par l’image est protéiforme : explicite ou implicite, basique ou complexe, minimaliste ou sophistiquée. Peu importe la forme choisie, la photo illustre son lot d’informations et il appartient au spectateur d’en percevoir chaque bribe.

 

Les images, d’une certaine manière, fonctionnent selon le même principe. Elles utilisent une série de codes et de règles qui nous en permettent la lecture. Elles choisissent de ne pas tout dire pour pouvoir être lues et comprises, et définissent plus ou moins clairement la frontière entre l’explicite et l’implicite.

 

Pour accéder à l’inconnu. Intrinsèquement, nous ne voyons qu’une infime portion de l’univers dans lequel nous évoluons. Quoi qu’en dise la théorie de l’espace-temps, chaque instant T est perçu d’un unique point de vue : le nôtre. Or, ce même instant T pourrait être vécu de tant de manières différentes. Huit autres milliards d’humains, pour ne citer qu’eux, vivent ce fragment de temps d’une autre manière, unique elle aussi. Comme un don d’ubiquité, la photographie procure alors le loisir de se glisser fidèlement dans les yeux d’un autre, de toucher du regard ce qu’il a pu ressentir. N’est-ce pas ce que l’on recherche en montrant ses photos de voyage ? Ainsi accède-t-on à un monde inconnu, non pas parce qu’il n’a jamais été foulé, mais parce qu’il a été perçu d’une manière unique par le photographe qui, grâce à ses clichés, y donne un accès privilégié.

 

Le voyageur trouve progressivement, dans une manière de poser les yeux sur la réalité qui lui ressemble, une façon de dire qui il est, où il est, d’affirmer un regard qui lui est propre. De même qu’il n’y a pas deux visages identiques, il n’y a pas non plus deux regards semblables.

 

Parce que chaque image est si riche. Une image vaut mille mots selon l’adage bien connu. Ne dit-on pas aussi qu’elle peut raconter une histoire ? La photographie est indéniablement dotée d’un incroyable pouvoir, celui d’immortaliser une myriade de détails en une fraction de seconde, que l’œil engloutit d’un battement de paupière. Lorsque l’on contemple une photo, y compris la plus minimaliste, notre cerveau ouvre un livre. Le sens de la vision, particulièrement aiguisé, analyse la scène et interprète tous les détails dont regorge l’image. En lien étroit avec notre imagination, la magie de la photographie opère en se connectant à l’ensemble de notre vécu (connaissance, souvenirs, sensations, expériences vécues…). Ainsi des couleurs provoquent une sensation de chaleur ou un frisson, des textures évoquent des odeurs, des ambiances rappellent des sons, des expressions suggèrent des personnalités, etc. De fait, il n’est pas envisageable d’en dresser une liste exhaustive puisque nous tissons ces corrélations depuis notre naissance, sans même nous en rendre compte. De plus, si certains éléments sont unanimement déchiffrés de la même manière, la richesse de l’image n’en demeure pas moins décuplée par l’interprétation libre qu’en fera chaque spectateur, par le biais de son vécu et de sa culture.

 

On sait que notre regard est capable de reconnaître la texture d’une matière, feutre, poussière, bois, avant même de l’avoir touchée. Les variations que la lumière occasionne, en déposant ici une zone d’ombre, là une zone éclairée, nous donnent une information presque tactile à propos des objets qui nous entourent. Elles nous permettent de sentir le relief d’une montagne aussi bien que les imperfections de la peau que d’un fruit, et ce malgré la différence d’échelle. La lumière permet ainsi à nos yeux de devenir le prolongement de nos mains, et il m’est arrivé de balayer du regard les hautes herbes des plaines du Kazakhstan avec l’impression que chaque brin caressait l’intérieur de mes paumes.

 

Pour partager. Rares sont les clichés sans destinataire. Tantôt étroite, tantôt large, la diffusion d’une image est sa vocation. On prend une photo pour montrer, narrer, plaisanter, interloquer… Ce qui nécessite au moins un spectateur. Dotée de cette dimension de partage, la photo peut devenir une invitation à vivre des expériences similaires. Il ne s’agit pas d’imiter, mais d’inspirer, en éveillant la faculté qu’a tout un chacun de se projeter. Que celui qui n’a pas rêvé de prendre la poudre d’escampette en contemplant une photo de grands espaces me jette la première pierre ! Dans le même registre, Facebook et consorts ont su exploiter – parfois exacerber – cette fibre du partage, en mettant l’accent sur notre volonté de provoquer des réactions. Pour le meilleur et pour le pire. Quoi qu’il en soit, avant l’avènement de ces outils numériques, notre réseau social – au sens littéral, donc notre tissu social : famille, amis, connaissances – a de tout temps été un public de prédilection pour partager nos images.

Pour exprimer un point de vue. Si le capteur photosensible saisit bêtement les rayons lumineux qui l’atteignent, c’est bel et bien le photographe qui est aux commandes. Maître à bord, il dirige l’objectif dans telle direction, décide d’un cadrage, fixe des réglages… En somme, il effectue un choix éditorial en montrant ce qu’il souhaite et en ne montrant pas ce qu’il ne souhaite pas (des informations inutiles à son propos). Tout cela reflète une volonté précise, parfois accentuée par des choix artistiques assumés. Le cliché devient une porte ouverte sur l’intimité du photographe, incarnant pleinement sa manière de percevoir la réalité.

 

Choisir l’expression photographique en voyage, c’est opter pour une grammaire visuelle simple et étendue à la fois : la lumière, le cadrage, la profondeur de champ et la vitesse d’obturation sont autant de leviers qu’on peut actionner pour capter la réalité et traduire ses propres impressions.

 

Pour voir l’invisible, capturer l’éphémère. La photographie excelle dans cet exercice, son procédé lui permet de percevoir le monde d’une manière unique, propre aux lois de l’optique. Soit, la photographie a d’abord été inventée pour immortaliser une scène, telle que nous la voyons. Mais peu à peu, l’optique des lentilles, la chimie des pellicules ou la physique des capteurs électroniques ont contribué à changer la donne. En voulant imiter la vision humaine – diaphragme en lieu de pupille, lentilles pour cristallin, pellicule ou capteur pour rétine –, l’appareil photo l’a supplantée, ou plutôt sublimée. C’est alors le rôle du photographe que de manier subtilement ces artifices pour ouvrir la porte vers un monde que notre œil ne saurait percevoir. Penchons-nous seulement sur le temps de pose : en deçà du millième de seconde, on accède à une granularité du temps sinon insaisissable, en figeant une réalité bien trop éphémère pour notre vision. À l’inverse, une pose longue de plusieurs secondes superpose l’action du temps pour offrir un résultat à l’allure souvent irréelle pour notre rétine, inapte à cet exercice.

 

De ce point de vue, photographier, ce n’est pas seulement capter des instants que nous avons vécus, c’est aussi accéder à une nouvelle temporalité, à la possibilité de passer entre les mailles les plus fines du temps. Lors de poses lentes, les minuscules mouvements des objets, normalement invisibles, prennent le temps d’apparaître à l’image. Cette dernière semble alors pouvoir donner accès à une vision presque matérielle du temps, avec toute son épaisseur et sa consistance, comme si le professionnel de l’image était devenu le témoin privilégié de l’irrémédiable et permanent vieillissement des choses. Les traits d’un visage photographié pendant six secondes se floutent et se confondent comme si l’identité d’un homme perdait de sa fermeté dès lors qu’on l’observe durant un laps de temps suffisamment long. En augmentant la vitesse de prise de vue, à l’inverse, on enregistre des instants de plus en plus courts ; le photographe devient l’observateur d’une réalité impalpable et presque abstraite. Un cliché fait au 1/8000e de seconde, plus rapide qu’un battement d’aile d’insecte, nous ouvre les portes d’un univers qui tend vers l’instant, vers la désintégration de toute durée, le présent absolu.

 

Pour laisser une trace. Et idéalement, en pleine nature, être la seule trace que l’on puisse laisser.
Aussi performante puisse être notre mémoire, elle est loin d’être infaillible. Dans les bons comme dans les moins bons moments, la photo enregistre bien plus de détails que notre mémoire qui, par nature, les dilue peu à peu avec le temps. Comme je regrette aujourd’hui de ne pas avoir capturé certaines virées que je trouvais banales à l’époque ! Que l’on se revendique nostalgique ou non, qui ne ressent pas le plaisir de découvrir ou redécouvrir d’anciens clichés ? Raviver des souvenirs perdus dans les méandres de nos méninges, revivre une scène émouvante, se plonger dans la réalité de nos aïeux, découvrir l’évolution d’un paysage… Dans un monde où rien n’est immuable ni figé, aucune scène, aucun objet, du microscopique au macroscopique, n’échappent au pouvoir d’immortaliser de la photo. Le temps glisse, le cliché reste. Une forme de témoignage d’un passé par nature inaccessible.

 

Elle cristallise, retient et concentre différentes épaisseurs de sensations, comme si elle puisait sa force dans des réserves très éloignées du cadre même de la photographie. Comme ces carottes d’inlandsis qui révèlent la composition de l’écosystème d’un temps qu’aucun homme n’a connu, certaines images semblent, longtemps après avoir été réalisées, laisser remonter à la surface des impressions que l’on pensait avoir oubliées.

Mais la photographie fait également le lien entre deux réalités, celle d’autrefois et celle d’aujourd’hui. Les mêmes rayons de lumière qui, des années auparavant, ont touché la zone photosensible de mon appareil, viennent par un effet de rebond me retrouver plusieurs années après. Comme s’ils avaient réussi à remonter le temps, m’ouvrant ainsi une fenêtre sur le passé, ils disent avec certitude « cela a été », cet instant a existé et existe toujours.

 

Pour affûter son regard. J’ai hésité à écrire pour vivre son voyage autrement. Immergé dans la nature ou déambulant dans les allées d’un marché atypique, la photographie est l’art de révéler ce qui nous touche quand les mots viennent à manquer. Toutefois, intimement liée à la compréhension des émotions, la transmission par l’image des sensations qui nous animent est un exercice ô combien laborieux. Parfois submergés par ces dernières, nous devons les filtrer, les disséquer pour en extraire la substantifique moelle. Le cerveau pour chambre noire, où se développerait le négatif de notre vision. Étape nécessaire pour découvrir l’épicentre de notre ressenti. De fait, la photo transcende le regard. Si la technique offre quelques outils, un œil éduqué demeure l’instrument majeur pour observer les détails, les jeux de lumières, les contrastes tout juste perceptibles… Tout un chacun peut s’y exercer aisément, même sans appareil : il suffit de se rendre à un même lieu régulièrement, et d’en analyser chaque détail. Le supposé connu cède peu à peu la place à l’inconnu : au fil des saisons, des états d’âme, des moments de la journée, chaque visite est l’occasion de déceler de subtils détails jusqu’alors indiscernables. Une forme de méditation en somme.

 

C’est justement cette aptitude incroyable qui rend cet art si spécifique dans sa démarche de captation du réel. En somme, la photographie et le voyage nous amènent à affiner notre perception du réel. Ils nous ouvrent à un autre mode de regard par le biais de l’intuition, de la remise en question et de l’assimilation de nouveaux repères, créant ainsi une nouvelle géographie, un nouveau langage, un rapport à l’autre différent et une temporalité insoupçonnée. Ce nouveau regard ne vient pas remplacer l’ancien mais plutôt le compléter, l’enrichir et l’affûter.

Voyager, c’est se mettre à l’école d’une lente déconstruction de ce que l’on croit voir, c’est retrouver l’essence du regard. Le voyage n’est finalement rien d’autre qu’une université du regard, c’est-à-dire un temps où l’on peut contempler le monde dans un étonnement avide qui ne cherche pas tant à comprendre qu’à recevoir. L’appareil photo est alors l’outil d’un apprentissage, à la fois un livre de référence et un cahier d’exercices.

 

Mais alors, peut-on considérer qu’il n’y a aucune raison de ne pas photographier son voyage ?