Extraterrestre CA64 : Le voyage fractal

par Johanna dans Extraterrestre 22 juin 30 lecteurs Soyez le premier à aimer ! : Soyez le premier à commenter share(partager)

Le voyage fractal

Il existe des sites Web où l’on renseigne les pays que l’on a visités. L’ensemble du pays prend alors une couleur voyante et distincte, et cela même si on n’y a passé qu’un week-end. Cette simplification donne l'impression que l’on connaît lesdits pays alors qu’on n’en a foulé qu’une infime fraction. À la question du type : « Tu n’as pas envie d’aller en Islande cette année ? », il n’est pas rare d’entendre : « Non, je connais déjà, j’y suis allé il y a 3 ans, je voudrais voir un autre endroit ». Ce à quoi on aurait envie de répondre : « ah ? N’y a-t-il donc plus rien à découvrir là-bas ? ». Mais n’allons pas trop vite.
À chaque hors-série « Voyager à vélo », nous essayons de réfléchir sur les « grands » cyclo-voyages, typiquement les transcontinentaux. Souvent, leurs auteurs prennent une année ou deux, et partent pour la route de la soie ou une traversée des Amériques. Mais pour que le projet rentre dans leur calendrier, il leur faut être « efficace » et prendre les axes principaux, ceux qu’emprunte la majorité du trafic motorisé. Et ceux-là mêmes qui évitent les détours. En effet, les routes, pour des raisons évidentes d’économie de moyens, passent pratiquement toujours par les endroits les plus faciles à franchir, ceux qui présentent le moins de reliefs, d'accidents de terrain, de difficultés… autant de choses qui contribuent à la richesse et au charme des paysages naturels, et provoquent la rencontre.
Pour revenir à l’Islande, on voit beaucoup de cyclo-voyageurs en faire le tour en empruntant la fameuse « route 1 ». Elle est certes très belle, mais c’est un exemple typique de route qui passe « au plus facile » – ce qui ne veut pas dire que c’est facile ? – alors que des paysages encore plus spectaculaires se trouvent à quelques kilomètres de son tracé. Peut-on dire que l’on connaît l’Islande quand on en a fait le tour par la route 1 ? (Peut-on dire qu’on connait la France quand on a parcouru la Nationale 7 ?). En fait, même si l’on a exploré l'intérieur des terres ou les fjords pendant des semaines, peut-on dire qu’on connait l’Islande, pire, qu’on a fait l’Islande ?
Si l’on parcourt 20 km par jour à pied, ou 50 à vélo ; en un mois, on aura marché 600 km, ou roulé 1 500 km. Si l’on considère que l’on peut prêter réellement attention au paysage dans un rayon d’1 km autour de soi (ce qui est large), alors sur ce même mois, on aura « vu de relativement près » 1200 km2 à pied et 3000 km2 à vélo. La surface de l’Islande est de plus de 100.000 km2, ce qui signifie qu’au bout d’un mois, on aura pu voir, avec une précision qui reste toute relative, de l’ordre de 1 à 3% du pays – pourtant pas bien grand ! À l’échelle de la Mongolie, cela ferait de l’ordre de 1/1000e du territoire… Peut-être de quoi faire vaciller l’impression d’avoir « validé » une destination. Et nous rassurer quant à la taille de ce qui nous reste à découvrir !
Plus proche de nous, les Alpes couvrent presque 200.000 km2. Et dans ce type de reliefs montagneux, espérer prêter une réelle attention aux choses dans un rayon d’1 km autour de soi semble difficile tant les points de vue changent vite, tant les replis de terrain, la complexité des territoires ouvrent un univers infini de perspectives. Et on ne parle même pas de la météo ni des saisons qui changent radicalement la perception d’un même lieu, d’un même parcours.
Aller « directement » d’un point A à un point B donne l’illusion que l’on connait bien plus que ce que l’on a réellement perçu. Benoît Mandelbrot, en décrivant les mathématiques des fractales, a montré que dans les replis se niche l’infini. On le constate nettement pendant un voyage en kayak de mer – avec l’exemple couramment repris des différentes longueurs du littoral breton : si l’on suit les côtes au plus près, alors on perçoit dans une même journée 1000 perspectives, 1000 paysages différents, 1000 teintes pour la couleur de l’eau, de la roche, de la végétation. On a parcouru davantage de distance que celui qui, en revanche, va de cap en cap, coupe chaque baie, trace un trait aussi direct qu'efficace, mais qui, alors, trace aussi un trait sur toute cette variété, cette beauté qui se nichent avec luxe dans les replis.
Le voyage fractal, une porte ouverte sur l’infini ?

Note : cette idée « d’extraterrestre » est venue après une discussion avec Anthony qui envisageait de retourner se balader une ou deux semaines dans une petite vallée alpine qu’il affectionne, parce qu’il avait la certitude d’avoir à y découvrir mille merveilles encore inconnues.
 

Extraterrestre CA64 : Le voyage fractal
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