Extraterrestre CA62 : L’écueil de la grognosphère

par Johanna dans Extraterrestre 26 mars 63 lecteurs Soyez le premier à aimer ! : Soyez le premier à commenter share(partager)

L’écueil de la grognosphère

Sur ma planète il y a des siècles…
Au début on a vu arriver les réseaux sociaux, ils étaient similaires aux vôtres et on s’est tous congratulés : enfin le peuple disposait d’un outil qui allait lui permettre de faire remonter ses idées, ses envies, ses besoins. Au lieu d’une organisation pyramidale de la pensée, elle deviendrait multilatérale. Une bonne idée pouvait surgir de n’importe où, proposée par un inconnu, et si elle était soutenue et appréciée, elle se développerait et se propagerait, pour le meilleur. Un outil qui donnerait de la force à la volonté du peuple, qui lui permettrait de s’organiser, de résister. C’était effectivement l’un des usages possibles. Sur ces réseaux on pouvait en effet partager des ressources, des infos, dénoncer de vrais abus afin d’améliorer la société. On pouvait se grouper pour avoir plus de force, partager, faire circuler de l’information qui, dans certains environnements sociétaux, serait bloquée autrement. Des structures tyranniques ont pu être déstabilisées et transformées, des peuples se sont libérés de l’oppression. Cependant, certains systèmes non démocratiques suffisamment puissants, qui existaient sur notre planète, ont pu prendre le contrôle de ces outils par une censure partielle ou complète, les rendant inopérants. Dans les systèmes démocratiques toutefois, ces réseaux ont pu continuer à croitre et prospérer. Pour le meilleur…
Mais pas que… Car c’était aussi le lieu où chacun pouvait exprimer sa grogne, où l’on se regroupait facilement, où l’on se rendait compte que les mécontentements étaient souvent partagés, donc forcément justifiés ? Parfois oui, parfois non, parfois pas totalement, toute la subtilité était de démêler le vrai du faux et de faire la part des choses. Le phénomène prenait de l’ampleur, se renforçait, se muait en quelque chose de plus élaboré, certains en arrivaient même à se convaincre que le peuple était contrôlé par des extra-extraterrestres ?.
Tous ceux à qui une idée parlait s’aggloméraient au groupe de pensée, ajoutaient leur grain de sel ou manifestaient leur approbation. Dans certains groupes, tout le monde semblait penser la même chose, et si quelqu’un avait le malheur d’émettre une critique ou un désaccord, l’ensemble du cercle pratiquait un lynchage virtuel en règle – et heureusement qu’il n’était que virtuel, car la violence extrême qui pouvait se libérer dans ces hémicycles numériques était glaçante. Et vu que le lynchage était facile, ceux qui n’étaient pas tout à fait d’accord n’osaient souvent rien dire. L’ambiance sociale de ma planète commençait vraiment à se tendre.
Au bilan, chaque groupe portait facilement une pensée unique, amplifiée, caricaturale. Pour un même sujet – sujet souvent bien plus complexe que la partie de l’iceberg que chacun peut voir, et pour lequel une issue satisfaisante est la plupart du temps affaire de compromis –, on voyait surgir des groupes avec des avis tranchés, et des conclusions souvent diamétralement opposées – toutes pourtant argumentées (parfois fortement) par chaque bord –, considérant comme ennemis les autres groupes ayant des points de vue différents. La modestie qui aurait été de mise face à la complexité du monde avait disparu. Renforcé par le groupe, chacun défendait l’idée partagée sans remise en question aucune. L’expertise fut peu à peu balayée par la somme des convictions et des croyances. L’atmosphère de notre monde devenait irrespirable.
À cette époque délicate, nous avons failli perdre notre civilisation. Il nous a fallu structurer ces outils sociaux, car un outil très puissant et mal utilisé peut s’avérer fatal. Éduquer, former, faire prendre conscience de la puissance nouvellement acquise par les citoyens. Car qui dit grands pouvoirs, dit grandes responsabilités. Savoir endosser ces responsabilités, savoir se mettre à la place des autres, savoir mesurer et équilibrer ses avis, ne pas leur accorder trop de crédit (un avis tranché devrait toujours allumer des voyants d’avertissements dans nos têtes), se méfier de nos croyances, de nos convictions, de nos haines, cultiver l’humilité, savoir écouter, décortiquer l’information, vérifier les sources, savoir sortir de son groupe (confortable) pour regarder ailleurs…
Souvent les questions sont bien plus complexes à démêler qu’il n’y parait. Dès que l’on creuse un problème, les solutions possibles sont plurielles, et chacune est histoire de compromis, avec des points positifs et d’autres moins.
Cependant, adopter un avis tranché, avec une connaissance extrêmement limitée du sujet, devenait malheureusement fort commun. Alors, dès le début de leur éducation, nous avons entrepris de placer nos jeunes face à des problématiques abordables, et leur avons proposé de trouver des solutions par eux-mêmes. Cela leur a permis d’appréhender la complexité d’une situation, de goûter l’art du compromis, de la prise de décision collégiale, d’un accord sur ce que l’on pense être un optimum, en ayant conscience de ses points forts et faibles, toucher du doigt la réalité souvent loin d’une position manichéenne. Ces expérimentations leur ont permis de cultiver l’humilité, et tout simplement de prendre conscience que le monde qui nous entoure est bien plus riche et complexe que ce que certains veulent croire. C’est aussi ce qui en fait sa saveur…
Ainsi sont les grandes lignes du chantier que nous avons dû entreprendre sur ma planète pour que la démocratie reste un puissant outil de construction et pas de démo…lition.

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