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Via Alpina - Les Alpes à pied

84 jours
PatricePonza
Par PatricePonza
publié hier
191 lecteurs
Informations générales
Du tumulte des vallées aux silences d’altitude, Patrice Ponza a parcouru la Via Alpina en solitaire. Un long ruban de sentiers reliant deux mers.  Il lui a fallu trois mois entre Muggia et Monaco, pour faire plus de 2 000 kilomètres avec 120 000 mètres de dénivelé. De cette déambulation poétique à travers les huit pays de l'arc alpins est né un livre : VIA ALPINA - Mes Alpes intérieures.
Activité :
randonnée/trek
Statut :
réalisé
DATE :
21/06/2025
Durée :
84 jours
Mobilité douce
Réalisé en utilisant transports en commun
C'est possible (ou réalisé) en train ferry
Précisions : Barcelonnette - Nice en bus; Nice - Vintimille - Milan - Trieste en train; Trieste - Muggia en ferry;
Mise à jour section : hier
Trois mois à travers les Alpes

De juin à septembre, j’ai traversé les Alpes à pied en suivant la Via Alpina. Deux mille kilomètres, huit pays et plus de 120 000 mètres de dénivelé. Une aventure au long cours, entre intempéries, rencontres et paysages grandioses. Ce voyage m’a conduit bien au-delà des montagnes... à la découverte de mes propres Alpes intérieures.

Le premier pas

On croit souvent que l’aventure commence loin. En réalité, elle commence lorsque l’on décide de partir. Il faut parfois peu de choses. Une envie sincère, le besoin de changer de rythme et le courage de faire le premier pas.
Je ne pouvais plus rester immobile. J’avais besoin de marcher, de m’éloigner de mes habitudes et de retrouver un rapport plus direct à la nature. La Via Alpina s’est imposée comme une évidence. Un long chemin à travers les Alpes, de la Slovénie à Monaco, pour trois mois de marche en solitaire. Au solstice d’été, à Muggia, près de Trieste, la mer Adriatique retenait encore la nuit. Sur la Piazza Marconi, l’air était calme et la lumière pâle. J’ai ajusté mes lacets, hissé mes dix-sept kilos de nécessités sur mes épaules, puis j’ai tourné le dos à la mer. Devant moi, les premières montagnes dessinaient l’horizon.

Je savais que des milliers de mètres de dénivelé m’attendaient pour arriver au bout des huit pays de l’arc alpin. Sur une carte, la distance tenait dans une ligne. Sur le terrain, elle allait devenir une succession de montées, de descentes, de cols et de vallées. Je ne savais pas encore ce que ces trois mois me réserveraient. Je savais seulement que j’étais parti.

Les premiers jours furent brûlants. Fin juin, la chaleur remontait des pierres blanches de Slovénie. Les sentiers traversaient les hêtraies, l’air sentait la résine et les herbes chauffées par le soleil. Mon corps cherchait son rythme. Chaque journée se terminait avec la fatigue des débuts, celle d’un organisme qui doit apprendre à durer.

Puis la montagne a changé de visage. Au début de juillet, les nuages se sont installés sur les Alpes Carniques. La pluie a envahi les vallées, la neige est tombée sur les sommets. Dans le Tyrol du Sud, puis en Autriche, les cols disparaissaient dans le brouillard. Le vent balayait les crêtes et les températures chutaient. Certains matins, la toile de ma tente était raide de givre. Marcher devenait une lutte contre les éléments. Mes vêtements séchaient mal, les journées semblaient interminables et le sac pesait davantage à chaque montée. Dans le silence des sentiers, le doute finissait par s’installer. Pourquoi continuer quand le froid, la pluie et la fatigue prennent toute la place ? Il m’est arrivé de penser à l’abandon. Mais il suffisait d’une éclaircie pour que tout change. Un glacier qui apparaissait entre deux nuages, un torrent dont le bruit accompagnait mes pas, une vallée encore endormie dans la lumière du matin. La beauté surgissait sans prévenir. Elle ne faisait pas disparaître la fatigue, mais elle me donnait une raison de continuer.

Peu à peu, j’ai compris que la marche au long cours ne se résumait pas à la distance parcourue. Elle imposait un autre rythme. Il fallait avancer, boire, manger, trouver un endroit où dormir, puis recommencer le lendemain. Les journées finissaient par se ressembler. Le corps apprenait la pente, la respiration s’accordait à l’effort et mes pensées perdaient leur agitation. Je voyais bien que je ralentissais.

Je n’ai pas connu de révélation soudaine. Le changement s’est fait lentement, presque à mon insu. À force de marcher, certaines inquiétudes ont perdu de leur importance. Les certitudes se sont assouplies. Le monde s’est réduit à l’essentiel de la marche, et cela me suffisait.

La solitude a accompagné presque toute cette traversée, mais je ne me suis pas coupé des autres pour autant. En montagne, les rencontres se font naturellement, souvent sans qu’on les cherche. Au cœur de l’été, dans la région de Schwaz, en Autriche, j’ai rencontré Thomas, un jeune photographe marseillais qui parcourait lui aussi la Via Alpina en solitaire. Nous avons partagé quelques journées de marche. Nos pas se sont accordés, puis nos conversations ont trouvé leur place dans le silence des montagnes. Le soir, autour du réchaud, face aux crêtes rougies par le soleil couchant, nous parlions de photographie, d’écriture, de création, de solitude et de la marche, bien sûr. Notre itinérance faisait remonter des questions que le quotidien laisse souvent de côté. Il n’était pas nécessaire de tout expliquer. Parfois, nos silences suffisaient. Comme souvent sur ces chemins, nos routes se sont séparées sans cérémonie. Chacun a repris sa direction. Je garde de cette rencontre le souvenir d’une personne bienveillante et sensible. En montagne, certaines personnes ne font que passer, mais elles laissent une trace durable.

Le paysage, lui aussi, se transformait au fil des semaines. Après les forêts du Karwendel et les sommets austères de Bavière, les vallées du Liechtenstein ont précédé les grandes montagnes helvétiques. Chaque région avait son caractère, ses lumières, ses reliefs. Les fermes fleuries du Tyrol du Sud, les forêts profondes, les alpages et les parois rocheuses formaient les étapes d’un même voyage. Lorsque j’ai atteint la Suisse, le ciel s’est enfin dégagé. Après des semaines de pluie et de brouillard, la lumière est revenue. Dans l’Oberland bernois, les glaciers de l’Eiger et de la Jungfrau se sont dévoilés, immenses et silencieux. Je les attendais depuis longtemps. Avec eux, quelque chose s’est éclairci en moi aussi.

Le Mont-Blanc, au milieu du voyage

La montagne ne m’a jamais attiré pour la performance. Elle m’attire parce qu’elle fait partie de mon histoire, parce qu’elle m’a vu naître. Pourtant, le 18 août, j’ai vécu un moment qui reste l’un des plus forts de cette traversée : l’ascension du mont Blanc. Après des semaines à suivre l’arc alpin, l’idée de passer à proximité du plus haut sommet des Alpes sans tenter de l’atteindre était devenue impensable. J’ai décidé de m’y lancer. La montée fut lente, technique, exigeante. En altitude, chaque pas demandait de l’attention. Le souffle se raccourcissait, la pente semblait ne jamais finir et le doute revenait par moments. Il fallait rester concentré dans le couloir du Goûter, avancer sans se précipiter entre les crevasses du glacier et accepter de ne pas maîtriser grand-chose. En arrivant au sommet, il n’y avait plus rien au-dessus. Autour, l’horizon s’étendait dans toutes les directions, formé de sommets et de glaciers baignés d’une lumière presque irréelle. J’ai regardé ce paysage sans fin en pensant au chemin parcouru depuis l’Adriatique. Les vallées traversées, les journées de pluie, les moments de découragement et les matins où il avait fallu repartir alors que je n’en pouvais plus.

Après le mont Blanc, le chemin s’est poursuivi vers les Alpes françaises, les vallées du Piémont et les reliefs du sud. Les paysages familiers de la haute montagne ont peu à peu laissé place à des terrains plus secs. Les couleurs ont changé, les journées ont pris une autre tonalité. L’été avançait et l’automne commençait à se faire sentir.

Du Triglav aux Dolomites, du Tyrol à la Suisse, de la Vanoise aux vallées italiennes, les montagnes se succédaient sans jamais se ressembler tout à fait. Certaines journées étaient dominées par l’effort, d’autres par la contemplation. Il y avait les cols balayés par le vent, les refuges non gardés, les bivouacs à l’écart des villages et ces heures où l’on marche sans penser à rien d’autre qu’au prochain virage du sentier.

J’aimais cette solitude. Elle m’offrait un espace que je trouvais difficile à préserver dans la vie d’en bas. Les pensées venaient, repartaient, se clarifiaient parfois. Sans bruit, la marche ouvrait une place à l’écoute. Je n’avais pas besoin de chercher des réponses à chaque question. En marchant là-haut, la vie devient plus légère.

Au fil des jours, j’ai compris que cette aventure ne se mesurait pas uniquement aux kilomètres. Elle trouvait son intérêt dans les détails. Des choses simples, que l’on finit par ne plus remarquer lorsqu’on va trop vite. Ce que j'aimais dans cette marche, c'était de m'arrêter. Pour prendre le temps de ressentir ce qui m'entourait.

À mesure que j’approchais de la Méditerranée, la montagne s’est faite plus douce. L’air changeait, les roches devenaient plus sèches et les vallées s’ouvraient vers le sud. Je savais que la fin approchait, mais je n’avais pas envie de hâter le pas. Après trois mois à vivre au rythme du sentier, arriver signifiait aussi quitter cette manière d’habiter le monde. 

Un matin, depuis le fort de la Tête-de-Chien, la Méditerranée est apparue. En contrebas, Monaco s’étirait au bord de l’eau. La mer scintillait au soleil, comme un écho à celle que j’avais quittée à Muggia au début de l’été. J’étais arrivé.

Entre les deux rivages, j’avais traversé huit pays, franchi des dizaines de cols et parcouru plus de deux mille kilomètres. Pourtant, au moment de regarder la mer, je n’ai pas pensé aux chiffres. J’ai surtout repensé à tous ces jours passés à marcher, aux doutes surmontés, aux rencontres et aux paysages qui m’avaient accompagné. J'ai longtemps imaginé cette traversée. Aujourd'hui que j'arrive au bout du chemin, je dois admettre que cela m'a vraiment plu de marcher pendant ces trois mois dans les Alpes. Trois mois pour ralentir, écouter et retrouver l’essentiel. Trois mois pour apprendre qu’en montagne, comme dans la vie, on ne maîtrise jamais tout. On avance, simplement, un pas après l’autre.

Mes Alpes intérieures

De cette marche longue est né VIA ALPINA – Mes Alpes intérieures, publié aux éditions La Trace. Dans ce livre,  je partage ce que le chemin a changé dans mon regard. Le récit et les photographies prolongent cette expérience.
L'Aiguille Du Midi vu depuis le Mont Blanc - France
L'Aiguille Du Midi vu depuis le Mont Blanc - France
Karnischer Höhenweg 403 - Autriche
Karnischer Höhenweg 403 - Autriche
Neige d'été - Monte Olmo - Sesto Moso - Italie
Neige d'été - Monte Olmo - Sesto Moso - Italie
Châlet d'alpage au Hameau de Schwarzwaldalp sur le sentier de la Wanderweg avec le glacier de Rosenlaui et le Mont ScheideggwetterHorn 3361m - Suisse
Châlet d'alpage au Hameau de Schwarzwaldalp sur le sentier de la Wanderweg avec le glacier de Rosenlaui et le Mont ScheideggwetterHorn 3361m - Suisse
Le mont Rotes Beil - Punta Rossa 2949m - frontière italo autrichienne
Le mont Rotes Beil - Punta Rossa 2949m - frontière italo autrichienne
Monte Saletta 2700m – val Stura – Piémont - Italie
Monte Saletta 2700m – val Stura – Piémont - Italie
Lac de d'Oeschinen dans la vallée de keintal - Suisse
Lac de d'Oeschinen dans la vallée de keintal - Suisse
Col du Girardin – vallée de l’Ubaye - France
Col du Girardin – vallée de l’Ubaye - France
Lac sainte Anne - Queyras - France
Lac sainte Anne - Queyras - France
Hameau d'alpage Feistritzer Alm - Slovénie
Hameau d'alpage Feistritzer Alm - Slovénie
Monte Palermo et Tre Cime Dolomites - Italie
Monte Palermo et Tre Cime Dolomites - Italie
Vallé de Sept lacs - parc national du triglav - Slovénie
Vallé de Sept lacs - parc national du triglav - Slovénie
Cascades de Riva - Campo Tures – Italie
Cascades de Riva - Campo Tures – Italie
Mont Worner 2476m - Parc du Karwendel – Autriche
Mont Worner 2476m - Parc du Karwendel – Autriche
Epilobe à feuilles étroites
Epilobe à feuilles étroites
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