Rouler l’Amérique
Je viens de rendre les clés de mon logement. Ma voiture est en hivernage. Les premiers coups de pédale auraient dû être exaltants. Ils sont terrifiants. C’est un saut dans le vide. Je prends la mesure de la folie. Il n’y a plus rien à quoi se rattacher que des milliers de bornes éparpillées entre le fleuve Saint-Laurent et l’océan Pacifique. C’est dans cet état d’esprit que j’ai entamé ma traversée du Canada à vélo, après m’être installé au Québec. J’avais économisé durant quatre années de travail aux États-Unis. Je n’avais plus de loyer à payer. Il n’y avait plus que moi, un vélo de 35 kg, ma tente… et une liberté totale, aussi enivrante qu’effrayante. L’hospitalité québécoise m’a accompagné pour un début tout en douceur jusque dans le sud de l’Ontario. Au niveau des grands lacs, j’ai coupé par les États-Unis pour rejoindre le Manitoba. À travers le Midwest américain, j’ai perçu les tensions sociales qui déchiraient déjà le pays en 2022. Puis les 2000 km de prairies canadiennes m’ont offert un long tête-à-tête avec l’ennui. Une crampe m’a immobilisé dix jours dans un village perdu, où un pasteur m’a remis sur pied avant que je ne reparte vers les Rocheuses, récompense majestueuse. Sur l’île de Vancouver, j’ai réalisé que je n’étais pas rassasié, une idée persistante me soufflait que je pourrais continuer plus loin, jusqu’à atteindre une forme de satiété intérieure. Alors j’ai mis cap au sud, le long de la côte pacifique américaine. L’Oregon et la Californie m’ont offert des panoramas vertigineux, mais je m’y suis aussi confronté à une misère omniprésente, à San Francisco et Los Angeles.
À San Diego, j’étais aux portes du Mexique. Tijuana me tendait les bras. J’avais encore faim d’aventure, alors j’ai décidé de continuer pour traverser le pays, du désert de la Baja aux montagnes mayas de la frontière guatémaltèque. Le désert m’a vite calmé : des cactus, des nuits glaciales et une eau rare. Un jour, je dormais dix-sept heures dans un monastère pour me retaper, l’autre j’échappais de justesse à une meute de chiens sauvages. Au Sinaloa, les forêts tropicales ont remplacé le sable : jaguars, boas, mygales, et la présence des cartels.
Les montagnes du centre furent un répit : Mascota, Guadalajara, Mexico, puis les pentes du Popocatépetl à 3700 m. À Oaxaca, une fête de mariage de trois jours m’a retenu avant que je ne file vers le Chiapas et ses fleuves peuplés de crocodiles et de singes hurleurs. Six mois après mon départ, j’ai franchi la frontière guatémaltèque. Dans les villages mayas, on m’a pris pour un prêtre. Une nuit glaciale à 3000 m m’a fait comprendre que j’approchais de mes limites. J’ai tout de même gravi le volcan de Fuego et observé ses éruptions nocturnes.
Ces 13.000 km m’ont tellement marqué que je les ai racontés dans un livre, un carnet de route initiatique de 250 pages qui me propulse dans une nouvelle aventure : la publication et la recherche d’un éditeur. À bon entendeur…
► @paul_lameriqueavelo
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