Extraterrestre CA 39 : L’avenir appartient à ceux qui savent ralentir

par Extraterrestre SilexA U’aielor dans Extraterrestre 01 déc. 2015 mis à jour 14 mars 931 lecteurs Soyez le premier à commenter share(partager)

L’avenir appartient à ceux qui savent ralentir

Chronique publiée dans Carnets d'Aventures n°39.
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Pour traverser l’Atlantique ou la France, on estime généralement qu’on met 60 fois moins de temps qu’il y a deux siècles (1). Pourtant, que ce soit pour voyager ou se rendre à son travail, on se déplace plus loin. On passe donc toujours autant de temps dans les transports : en moyenne une heure par jour. Autrefois il nous fallait une heure pour écrire un courrier qui mettait trois jours à arriver ; aujourd’hui, en une heure, on écrit dix emails qui arrivent instantanément. Résultat : nous avons dix fois plus d’amis que nos grands-parents. Grâce à la technologie, on peut exécuter la plupart des tâches quotidiennes beaucoup plus rapidement qu’avant, mais on n’en profite presque jamais pour avoir davantage de temps libre « pour soi ». Le sociologue Philippe Cazeneuve résume ce paradoxe en disant qu’on va toujours plus vite, mais qu’on a de moins en moins de temps.
À l’échelle de la société, cette augmentation constante de la productivité, due notamment à la libre concurrence entre les entreprises qui chaque année s’efforcent de baisser leurs coûts de production, est globalement une excellente chose. Aujourd’hui, elle permet de produire toujours plus pour consommer plus : c’est la croissance. Demain, espérons qu’elle permettra, non de produire plus, mais de produire mieux. Le moteur de notre société ne sera plus la quête du profit individuel, mais la recherche collective d’un équilibre avec notre planète… et ce sera encore plus motivant !
À l’échelle de l’individu, c’est différent. L’accélération est irrésistible car elle est liée au sentiment d’être toujours plus efficace, de vivre sa vie toujours plus « intensément » : il est grisant par exemple de pouvoir visiter dix pays en un mois, quand nos grands-parents, dans la même durée, n’en visitaient qu’un seul. « Plus », instinctivement, c’est toujours « mieux ». Il en est de même pour nos relations sociales : grâce aux téléphones portables et aux courriels, il nous semble plus agréable et enrichissant d’entretenir des relations avec 10 bons amis plutôt qu’avec 3. Vraiment ?
En plus des sollicitations constantes provenant d’amis ou du travail, un flux permanent d’informations est bombardé sur nos écrans et achève de nous en rendre dépendants, réduisant ainsi à une peau de chagrin le temps passé à des activités « lentes ». Comment est-il encore possible de lire des livres aujourd’hui ?

Actuellement, trois milliards d’internautes sont connectés à la même toile. Si certaines personnes méritent le titre de « maîtres du monde », ce sont bien les patrons de ces entreprises - Google, Facebook, Amazon, Apple et compagnie - qui sont désormais omniprésentes dans la vie de ces trois milliards de clients. Un journaliste du New York Times (2) a eu la curiosité d’aller les visiter chez eux, pour voir comment ils éduquaient leurs enfants. Stupeur ! Chez les Jobs, Steve tenait à ce que toute la famille dîne ensemble pour parler de livres et d’histoire. Les enfants ne sortaient jamais leurs iPads et ordinateurs. Idem, chez tous les autres patrons dont la fortune s’est pourtant bâtie sur le développement d’Internet, le journaliste s’est rendu compte qu’ils interdisaient ou restreignaient fortement l’usage à la maison des smartphones, tablettes et ordinateurs à leurs enfants. Présenteraient-ils un danger caché dont tous les autres parents qui laissent dès 3 ans leurs bambins jouer avec ces objets soi-disant éducatifs ne seraient pas au courant ?

Oui, en quelque sorte. Ces patrons ont, une fois de plus, une longueur d’avance. Le nouveau défi de l’homme moderne n’est pas de maîtriser les nouvelles technologies : elles sont presque toutes très simples à utiliser, puisque conçues pour être prêtes à consommer. Il n’y a aucun mérite à avoir le portable dernier cri ou à aller passer ses vacances à l’autre bout du monde, il suffit de sortir sa carte bleue pour les acheter. Non, le vrai défi, il est de savoir tirer partie de ces technologies quand on estime qu’elles nous apportent un réel bénéfice personnel… et le reste du temps, savoir dire non.
En pratique, c’est être capable de se déconnecter régulièrement pour, à nouveau, lire des livres et comprendre que le papier a de beaux jours devant lui. Car tant qu’il sera sans lien hypertexte ni fenêtres pop-up, il sera le seul support qui nous permettra de rester concentrés plus d’un quart d’heure sur le même texte.
C’est voyager lentement pour prendre le temps de découvrir en profondeur une culture, un patrimoine, un paysage inconnus.
C’est éteindre son téléphone à chaque fois qu’on a une conversation importante, c’est recommencer à écrire des lettres, pour exprimer  en plus de quelques lignes ce qu’on ne dit plus dans les SMS et les emails souvent lapidaires.
C’est savoir ralentir, à chaque fois qu’on estime qu’il s’agit d’une chose importante.

Aux États-Unis, les « déconnexionistes » commencent à faire parler d’eux, tandis que les nomophobes3 se paient des cures de désintoxication pendant lesquelles leur téléphone portable est confisqué. Alors qu'il est si simple de partir quelques jours dans la nature, le smartphone éteint au fond du sac… Et ainsi de prendre le temps de se poser les grandes questions, voire même d’y donner des débuts de réponse. Que pourrait signifier le progrès à l’échelle de l’Humanité ? Et moi, de quoi ai-je besoin pour être heureux ?

SilexA U’Aielor

1 Donnée citée par Philippe Cazeneuve dans « L’âge de faire » de janvier 2015
2 Article traduit dans Courrier International N° 1261 (1er au 7 janvier 2015)
3 Contraction de « No mobile phobia », expression qui désigne la peur d’être séparé de son téléphone portable

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