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La couverture de survie

par David Manise
publié le
il y a 3 heures 52mn
11 lecteurs

80 % DE LA VÉRITÉ

Elle pèse soixante grammes, coûte trois francs six sous, promet de vous sauver la vie, et presque tout le monde s’en sert mal. Histoire, physique et mode d’emploi du rectangle de Mylar le plus incompris du matériel outdoor…

Par David Manise, « grand manitou » au CEETS (Centre d'Etudes et d'Enseignement des Techniques de Survie)
Dessins : Thibault Pluvinage
Photo de couverture : Kier in Sight Archives sur Unsplash



Quand j’étais ado, j’allais de temps en temps me faire du mal dans le seul magasin de montagne de notre coin de pays. On parle du fond de la Gaspésie, fin 1980. Et pourtant, le gars avait des sacs à dos Lowe Alpine, des tentes – des vraies – des mousquetons et du matériel d’alpi : cordes, baudriers, les premiers équipements de grimpe Patagonia, etc. Évidemment, je n’avais pas les sous, mais j’entrais, je discutais avec ce pauvre gars qui savait bien que je n’allais rien lui acheter mais qui était patient parce qu’il sentait bien qu’il était en train de permettre la gestation d’une vocation. Enfin je dis ça pour me rassurer, peut-être.

HUIT DOLLARS CINQUANTE

Un jour, enfin, j’ai déniché une nouveauté : un article vraiment sympa et qui était dans mon budget : une couverture de survie. Sur l’emballage, ultracheap en plastique transparent avec un papier blanc photocopié inséré dedans, je m’en rappelle comme si c’était hier, c’était écrit « Thermos Emergency Blanket », et LE truc qui m’a fait lâcher mes 8,50 $ : « reflects 80% of body heat ».

J’étais convaincu. Le vendeur, scrupuleux et trop honnête, m’a dit : « Je suis pas sûr que ça remplace vraiment un sac de couchage ». Un « tais-toi et prends mon argent » plus tard, je repartais. Et j’avais déjà décidé comment j’allais tester : tout seul, dans la neige, ce soir, et ça allait être super.
Je testais alors méthodiquement les trucs expliqués dans mon super bouquin de survie, le « manuel de survie de l’armée américaine » de l’époque : une sombre merde écrite par des gens dont la vie n’en dépendait visiblement pas. Mais sur la couverture, il y avait un couteau Marble’s comme mon oncle Jean-Louis donc ça ne pouvait pas être entièrement mauvais. En tout cas mieux que mon couteau Rambo avec la boussole ronde qui ne tournait pas et sa lame qu’il fallait resserrer sans arrêt !

Bref, je testais les trucs, et je suis parti le soir, comme prévu, avec ma couverture de survie et une lampe de poche. Ma mère m’a dit : « Si tu as froid, tu fais pas le fier, stp, tu reviens ». Elle m’a fait promettre. Heureusement.

Alors j’ai trouvé un endroit près d’un gros sapin, j’ai ouvert mon truc en tenant ma lampe de poche entre les dents (les premières mini-Maglite, vous vous souvenez ?), j’ai posé la « couverture » dans la neige, et je me suis allongé dessus. Et ensuite je me suis emballé dedans. J’étais habillé assez chaudement alors le froid a mis du temps à percer ma veste et mon pantalon de ski-doo. Mais bon.
Ça faisait du bruit quand je bougeais, ça n’isolait rien par conduction, ça coupait un peu le vent si je la collais à moi… mais c’est tout. J’ai fermé les yeux, voulant y croire. Je me suis assoupi. Malgré le bruit. Je me suis réveillé en grelottant. J’ai bougé un peu. Je voulais réessayer mais une rafale de vent a emporté la couverture. Ça a été mon alibi pour rentrer dormir dans mon lit.
(Et, oui, mon père m’a dit, pour la énième fois : « quand on est bête il faut être solide », quand il m’a vu rentrer, sans vraiment quitter son match de hockey des yeux.)
Ce soir-là, verdict sans appel : la couverture de survie, c’était de la merde. Il m’a fallu des années pour comprendre que le problème n’était ni l’objet ni le mensonge de l’emballage – enfin si, un peu quand même – mais surtout ce que j’avais décidé de lui faire faire. Ce rectangle de Mylar ne remplace pas un sac de couchage : il fait autre chose, et il le fait bien, à condition de savoir quoi lui demander.

Dessin : Thibault Pluvinage
Dessin : Thibault Pluvinage

NÉE DANS L’ESPACE

Les couvertures de survie comme celles-ci prennent leur origine dans le programme spatial. La date officielle, c’est 1964, au Marshall Space Flight Center de la NASA. Mais comme souvent, l’agence n’a pas inventé le truc à partir de rien : le film polyester existait depuis le milieu des années 50 – le Mylar de DuPont – et on savait y déposer une fine couche d’aluminium sous vide depuis la fin de la même décennie. Ce matériau avait d’ailleurs déjà volé : Echo 1, lancé en 1960, l’un des premiers satellites de télécommunications, était un ballon d’une trentaine de mètres en Mylar aluminisé qui renvoyait les ondes radio vers la Terre. Et les ingénieurs ont fini par remarquer que ce qui réfléchissait si bien les ondes radio réfléchissait tout aussi bien le rayonnement thermique : jusqu’à 97 %.

Au milieu des années 60, sous contrat avec le Marshall Space Flight Center, la division Metallized Products de la National Research Corporation met au point un isolant fait de feuilles de Mylar aluminisé froissées, le NRC-2. Le froissage n’est pas un détail d’usine : il réduit les points de contact entre les couches empilées, donc la conduction. Dans le vide spatial, il ne reste alors quasiment que le rayonnement, et ça, l’aluminium le renvoie. C’est le modèle des « superisolations » multicouches qui emmaillotent encore aujourd’hui à peu près tout ce qu’on envoie là-haut. Le doré emblématique du module lunaire d’Apollo, d’ailleurs, ce n’est pas de l’or : c’est du Kapton aluminisé, un cousin polyimide du Mylar, choisi parce qu’il encaisse les températures extrêmes sans broncher.

La retombée commerciale ne traîne pas. L’entreprise qui avait métallisé le film pour la NASA – celui d’Echo 1, justement – passe dans le giron de King-Seeley Thermos, qui décline le matériau en produits grand public : une « Thermos Emergency Blanket » de trois onces – 85 grammes. Oui, celle-là même. Vendue avec la promesse de réfléchir et retenir jusqu’à 80 % de la chaleur corporelle de l’utilisateur – le chiffre exact de mon emballage photocopié, des années plus tard, au fond de mon coin de pays. Ce slogan-là a survécu à tout, y compris à la physique. À la fin des années 70, le marathon de New York se met à distribuer ces feuilles argentées aux arrivants – les premières portaient la grosse pomme rouge des Road Runners, avant que les sponsors ne flairent le panneau publicitaire ambulant en 1982 – et la couverture de survie entre dans l’imagerie populaire : le coureur épuisé, drapé d’argent.
Et en 1973, le matériau s’offre un fait d’armes resté discret : quand Skylab perd son bouclier thermique au lancement et que la température intérieure grimpe au-delà de 50 °C, c’est un parasol de fortune en film aluminisé, déployé par le premier équipage, qui sauve la station. Une couverture de survie, littéralement, pour une station spatiale.

Dessin : Thibault Pluvinage
Dessin : Thibault Pluvinage

LE MENSONGE ÉTAIT DANS LE MOT « CHALEUR »

La vérité, c’est que ça ne réfléchit pas toutes les formes de chaleur produite par le corps humain. Ça réfléchit essentiellement le rayonnement infrarouge, et ça marche plutôt bien pour ça. Et possiblement même 80 % du rayonnement IR. Mais sur un corps tout habillé, posé dans la neige, ça ne change pratiquement rien aux déperditions de chaleur qui, dans ce cas-là, se font surtout par conduction, en direction de la neige. Le Mylar, devenu froid, s’était même cassé à plusieurs endroits et la neige qui fondait sous moi et trempait ma veste, ce qui ajoutait des problèmes aux problèmes.
Le piège du slogan est exactement là : « 80 % de la chaleur corporelle » voulait dire, en réalité, « 80 % du rayonnement » – et sur ce terrain-là, le chiffre n’était même pas gonflé, une couche d’aluminium bien déposée renvoyant jusqu’à 97 % des infrarouges. Le mensonge n’était pas dans le nombre : il était dans le mot « chaleur ». Car le rayonnement n’est qu’une des quatre grandes voies par lesquelles un corps perd ses calories – avec l’évaporation, la conduction, la convection – (RECC, cf. CA56 et 28) et son poids relatif dépend entièrement de la situation : nu, immobile, dans un air calme, on perd effectivement plus de la moitié de sa chaleur en infrarouge, et là, oui, la couverture a quelque chose à réfléchir. Habillé des pieds à la tête, allongé dans la neige, presque rien ne partait en rayonnement – mes vêtements se chargeaient déjà de le « retenir » – pendant qu’un film d’une douzaine de microns n’opposait strictement aucune résistance à la conduction. Pouvoir isolant classique, au sens matelas-d’air-immobile du terme : zéro.

CE QU’ELLE FAIT VRAIMENT BIEN

Comment est-ce qu’on peut vraiment utiliser une couverture de survie, du coup ? Plusieurs méthodes :

  • En parasol, pour se protéger du rayonnement solaire, c’est vraiment pas mal : ça crée une ombre efficace, très fraîche (bien plus que l’ombre d’un simple poncho par exemple). C’est notamment ce principe qu’a utilisé la NASA pour sauver Skylab en 1973 – le fameux parasol du chapitre précédent, déployé précisément parce qu’une surface aluminisée renvoie le rayonnement solaire au lieu de l’absorber. C’est toute la différence avec le poncho : un tissu opaque absorbe le soleil, chauffe, puis rerayonne (toujours en IR) sa chaleur vers nous – on est à l’ombre, mais sous un radiateur. Le film métallisé, lui, renvoie presque tout le rayonnement vers le ciel, et réémet très mal le peu qu’il absorbe : un métal brillant est un mauvais émetteur d’infrarouges. En climat chaud, ça se traduit directement en eau économisée, à condition de tendre la couverture au-dessus de soi, avec de l’air qui circule dessous.
  • En réflecteur, pour un feu de camp. C’est le principe qu’on a créé et qu’on utilise en stage au CEETS, notamment dans les stages N2 où on fait du feu : trois appentis en couverture de survie dont les coins se touchent, et qui renvoient la chaleur du feu vers l’intérieur. Ça marche vraiment très très bien. Trois pans tendus qui renvoient le rayonnement du feu vers le centre, ça transforme un feu ouvert en pièce chauffée à ciel ouvert – on coupe le vent et on récupère des calories qui partaient dans la nuit. Seule précaution : le film fond vers 250 °C, donc on tend les appentis à distance respectueuse des flammèches.
  • Pour faire ce qu’on appelle « la tortue » ou « position de survie », où on peut attendre les secours en préservant de la chaleur : on s’emballe dedans, on crée une bulle au niveau de la tête et on allume prudemment un briquet ou une bougie à l’intérieur (on enseigne ça en stage N1). « Prudemment », ça veut dire : flamme stable et basse, une ouverture de ventilation qu’on ne ferme jamais complètement, et on ne s’endort pas avec la flamme allumée. Une simple bougie chauffe-plat, c’est quelques dizaines de watts – dérisoire en plein vent, décisif dans un volume minuscule, en grande partie étanche à l’air et doublé d’un réflecteur d’infrarouges. Et elle ne réchauffe pas que le corps : une flamme dans le noir, quand on attend les secours, ça tient aussi la tête hors de l’eau.
  • Pour emballer un blessé, qui par défaut est à risque d’hypothermie (souvent à même la peau, du coup). Et c’est le cas d’école où la barrière radiante donne enfin tout ce qu’elle promet : peau exposée, corps immobile, thermorégulation en vrac – le rayonnement redevient la fuite de chaleur dominante. Exactement la situation inverse du gamin tout habillé allongé dans la neige au début de ce papier. Mais la leçon de la neige reste valable : on isole d’abord le blessé du sol – sac, mousse, branchages, corde lovée, n’importe quoi d’épais – parce que la conduction, elle, continue de pomper par-dessous, Mylar ou pas.
  • On peut s’en servir, par temps de canicule, en les collant sur les fenêtres ou les pare-brise (idéalement à l’extérieur, sinon dedans ça marche pas mal aussi).

Bref, ça renvoie les infrarouges d’où ils viennent. Ça ne laisse pas passer l’eau, ça ne laisse pas passer le vent. En gros.

Tous ces usages obéissent d’ailleurs à la même règle silencieuse : une barrière radiante ne travaille qu’avec une lame d’air devant elle. Tendue, suspendue, bombée autour d’une bulle – jamais plaquée. Collée contre un tissu, elle ne réfléchit plus grand-chose : elle conduit. Et comme elle est étanche dans les deux sens, tout ce que le corps évapore reste à l’intérieur – la condensation est le prix à payer de cette étanchéité, et on va y revenir.

CE QU’ELLE NE FAIT PAS

Ce que ça ne fait PAS, donc :

  • Ça n’isole pas de la conduction.
  • Ça n’est PAS très solide, surtout quand c’est froid. Le Mylar a un défaut de caractère : costaud en traction, mais dès qu’une entaille s’amorce, la déchirure file d’un trait – et le froid le rend cassant. Ajoutez que chaque pliage marque le film et fissure la métallisation : une couverture dépliée-repliée dix fois a déjà perdu une partie de son pouvoir réfléchissant avant même de servir pour de vrai.
  • Ça ne tient pas tout seul (ça s’envole, etc.) : nous (CEETS) utilisons les versions lourdes – un film métallisé contrecollé sur une trame tissée, des œillets, 200 à 300 grammes, réutilisable pendant des années – ou alors on les scotche avec du duct tape et on les renforce pour éviter les déchirures au moment où on a le plus besoin d’elles (ça revient plus cher de duct tape que d’acheter les versions lourdes, oui)… Et si vous restez sur la version légère : les renforts de coins se préparent à la maison, au chaud, avant de partir. Pas à la frontale dans les rafales, au moment précis où votre couverture décide d’aller rejoindre Echo 1 en orbite.
  • Ça ne respire pas : l’eau condense dessus et ne passe pas à travers à l’état gazeux. Sur deux heures d’attente des secours, c’est un non-problème : mieux vaut humide et tiède que sec et mort. Sur une nuit entière, en revanche, cette humidité imbibe progressivement les vêtements et ruine leur isolation – c’est le principe des pare-vapeur que certains utilisent volontairement en expédition hivernale, sauf qu’ici on le subit. D’où la bulle ventilée de la tortue : l’ouverture n’évacue pas que le CO2, elle évacue aussi de la vapeur d’eau.
  • Ça ne réfléchit pas plus d’IR du côté argenté que doré (c’est un mythe qui a la peau dure, ça)… Sous les deux couleurs, il n’y a qu’une seule et même couche d’aluminium ; le doré n’est qu’un vernis teinté posé dessus, à peu près transparent aux ondes longues qu’émet un corps humain. Les deux faces réfléchissent donc pareil – du moins sur les modèles classiques à une seule métallisation. Là où la couleur compte, c’est dans le visible : l’argenté renvoie un peu mieux la lumière solaire, et l’orangé se repère de loin. Les deux vraies raisons de choisir une face – le soleil et les secours – n’ont donc rien à voir avec la chaleur de votre corps. Les satellites « dorés », d’ailleurs, reposent sur la même illusion : du polyimide ambré sur de l’aluminium, exactement l’or du module lunaire croisé plus haut.
  • Et ça ne se vaut pas d’une marque à l’autre. Des mesures d’émissivité publiées par Backpacking Light donnent 0,13 pour une couverture SOL contre 0,64 pour une concurrente d’apparence identique – autrement dit, l’une renvoie presque 90 % des infrarouges thermiques, l’autre à peine plus d’un tiers. Impossible à distinguer à l’œil nu. Vu le prix de l’objet et ce qu’on lui demandera le jour où il servira, autant choisir une marque qui publie – ou du moins assume – ses chiffres.

CE QUE J’AI APPRIS POUR 8,50 $

Trente-cinq ans plus tard, j’ai toujours une couverture de survie dans chaque sac. Parfois deux. Une légère dans le kit de premiers secours, parfois une lourde dans le sac. Pas parce que j’ai fini par croire l’emballage, mais parce que j’ai fini par comprendre l’objet et surtout comment il fonctionne. Quatre-vingts grammes qui coupent le vent, arrêtent la pluie et renvoient les infrarouges : c’est tout, et c’est énorme, à condition de ne pas lui demander autre chose.

Le vendeur avait raison, évidemment. Ça ne remplace pas un sac de couchage. Ça ne remplace rien, d’ailleurs : ça complète. Un pare-soleil qui économise votre eau, un réflecteur qui double votre feu, une bulle qui garde vos calories et votre moral en attendant les secours. La différence entre le gamin qui grelotte dans la neige et le stagiaire qui passe une nuit correcte derrière ses trois appentis, ce n’est pas le matériel, c’est le RECC en action : Rayonnement, évaporation, conduction, convection : quatre robinets par lesquels la vie s’échappe. La couverture de survie en ferme certains, c’est tout.
Et puis il y a la leçon de l’emballage. « Reflects 80 % of body heat » : un slogan vrai à 80 %, littéralement. Mais en survie, une vérité à 80 % reste un mensonge – parce que les 20 % qui manquent sont précisément ceux qui vous tueront. Alors méfiez-vous des pourcentages imprimés sur du plastique. Testez. Apprenez. Réfléchissez (sans mauvais jeu de mot). Par une nuit pas trop froide, pas trop loin de la maison, avec quelqu’un qui vous aura fait promettre de rentrer si vous avez froid. C’est comme ça qu’on apprend. C’est comme ça que j’ai appris.

Sources