Il fait déjà chaud lorsque nous atteignons les rives du río Cangaime. Nous nous apprêtons à descendre cette rivière sur deux cents kilomètres en totale autonomie, avant de retrouver une piste à la frontière péruvienne et de remonter à vélo les gorges du río Santiago. J’ai passé de longues heures sur les images satellites avant de dénicher cet itinéraire bikeraft à travers la jungle équatorienne, l’aventure promet d’être grandiose !
Le jour le plus long
Jour 9, río Cangaime, Équateur
Sur la berge, des hommes chargent du matériel sur une barque. On nous jette un regard surpris mais personne ne dit mot. Le packraft rempli à ras bord, nous nous mettons enfin à l’eau. Les traces de civilisation humaine disparaissent progressivement. La végétation est luxuriante, le ciel d’un bleu éclatant, on se laisse porter par un léger courant, la sensation est grisante ! Après deux heures de navigation, nous prenons une pause pique-nique sur un rocher, à l’ombre. Quelques minutes plus tard, deux pirogues apparaissent, chacune avec trois hommes à son bord, un fusil à l’épaule. Elles nous dépassent, virent de bord et reviennent à notre rencontre.
- Señores, estimados, que están haciendo aquí ?
- A donde van ?
- Tienen una autorización ?
Les questions fusent, polies mais pressantes. Rapidement, le message est clair : nous ne sommes pas les bienvenus ici. Ils nous expliquent sans détour qu’ils vont nous raccompagner au village d’où nous sommes partis et nous expulser de la région. Le chef nous lance : « Vous avez de la chance, nous sommes civilisés, d’autres communautés vous auraient coupé la tête ». Ambiance ! Nous ne sommes pas en position de négocier alors nous nous exécutons. Nous remontons des bras morts de la rivière, traversons le courant à gué plusieurs fois, portons les vélos sur le dos à travers la forêt. Il fait 38 °C à l’ombre avec l’humidité d’un hammam, les bretelles de nos sacs à dos minimalistes nous cisaillent les épaules. Après trois heures de marche éreintante, nous atteignons la communauté de Tashapa, où vivent des membres de l’ethnie Shuar. Le chef du village nous fait asseoir sur un banc au milieu de la hutte communautaire et appelle les habitants au micro. Quelques minutes plus tard, deux cents paires d’yeux nous dévisagent, la mine renfrognée et le regard sombre. Le tribunal populaire commence. Chacun y va de son sermon pendant près d’une heure. Un homme particulièrement remonté nous accuse d’être des trafiquants de drogue ou des chercheurs d’or. Nous présentons nos excuses, expliquons que nous sommes des touristes et que nous ne connaissions pas la législation équatorienne. On nous demande de déballer nos affaires pour les inspecter. L’atmosphère se détend lorsque l’assemblée réalise que nous n’avons rien d’autre à cacher que des culottes et des chaussettes sales. Quelques minutes s’écoulent puis le chef du village donne le verdict : nous leur devons trois cents dollars en réparation du tort occasionné. En échange, un homme nous offre une sculpture de phallus en bois, la situation est lunaire ! Nous pensons être au bout de nos peines… Que nenni ! Une dizaine de personnes nous suivent jusqu’au village de Cangaimine, que nous regagnons en poussant les vélos dans l’affreuse montée descendue le matin même. Nouvel attroupement, nouveaux sermons, nouvelles excuses. La nuit est tombée, les heures passent lentement, l’attente s’éternise. Deux policiers finissent par arriver. Ils sont cordiaux et disent être là pour arranger les choses. Nous parcourons à vélo les vingt-cinq kilomètres qui nous séparent de Macuma, escortés par les phares de leur moto, passons la nuit dans une cellule du commissariat et attendons de savoir à quelle sauce nous allons être mangés le lendemain. Grâce à Nathalie, une Équatorienne informée de nos mésaventures qui intervient auprès des forces de l’ordre, on nous laisse finalement repartir. Nous quittons la région en bus pour laisser cette drôle d’histoire derrière nous au plus vite.