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Le syndrome du félin de canapé (CA84)
Johanna
par Johanna
publié le
il y a 4 heures 20mn
18 lecteurs

Nommer pour exister (CA85)

Il y a 7 ans à Belle-Île, je découvre qu’il existe un mot pour décrire le fait de marcher dans la mer à quelques mètres de la grève. Le longe-côte, cette randonnée pédestre aquatique où l’on évolue debout avec de l’eau jusqu'à la taille, est une discipline formalisée et déployée dans les années 2005-2010. Je me dis que je ne suis pas en avance. Mais je me rappelle aussi que dans mon enfance au bord de la Méditerranée, certains pratiquaient déjà, les plus hardis en maillot de bain, les autres en combinaison, et l’on disait d’ailleurs que c’était une activité excellente, vivifiante et musclante sans être traumatisante.
Comment la « transmutation » de la simple marche dans l’eau en longe-côte a-t-elle transformé une poignée de courageux en dizaines de milliers de pratiquants rien qu’en France, souvent fédérés en club, jusqu’à la création d’un championnat, et bien entendu, l’apparition de matériels dédiés dans les magasins de sport ?

Nommer une chose permettrait à notre pensée de mieux en définir les contours, de la concevoir plus précisément, et ainsi d’en faire une « réalité », un concept plus aisé à manipuler et à partager. « Ça te dit du longe-côte dimanche matin ? » est indéniablement plus efficace que « et si dimanche matin, nous allions marcher dans la mer le long de la côte avec de l’eau jusqu’à la taille et une combinaison ? ». Il en va de même pour proposer l’activité au sein d’une association ou encore développer une gamme de matériel spécifique.

Une fois le concept défini, il est amusant de constater comment l’humain s’en saisit, et comment, rapidement, il a besoin de l’enrichir.
Parce que le monde est complexe et plein de nuances. Ainsi la neige n’est que « neige » pour beaucoup de citadins de latitudes moyennes la côtoyant peu. Pourtant, elle se décline en une quarantaine de termes dans plusieurs langues, comme le finnois où elle est tantôt lumi (la neige en général), viti (poudreuse fraîchement tombée), nuoska (humide et collante, idéale pour les boules de neige), hanki (durcie couvrant le sol), loska (fondante, trempée et maculée sur les chaussées), tykky (lourde en blocs gelés sur la ramure des arbres), etc.
Mais aussi parce que l’esprit humain est foisonnant d’imagination ! Prenons le mot « parapente » introduit en toute fin des années 70 pour décrire l’activité consistant à courir dans une pente pour s’envoler avec une aile de parachute. Quelques dizaines d’années plus tard, le parapente est devenu pluriel et regroupe au moins une dizaine de disciplines différentes, chacune avec son matériel spécifique, son jargon, son évolution, ses passionnés, ses compétitions et ses champions.

Si la pluralité des mots permet de mieux représenter la réalité complexe, elle est aussi à la fois un outil et un témoin de l’imagination débordante de l’homme. Le poids des mots !*
Mais comment les choisir ces mots, et quel impact, quel poids, ce choix a-t-il sur notre représentation de la réalité et notre capacité à penser ? Dans son incontournable roman 1984, George Orwell se plaît à explorer un pan de cette question avec la novlangue, spécialement modelée pour circonscrire la réflexion et manipuler les masses. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots », explique l’un des personnages, Syme, philologue au ministère de la vérité. « Nous taillons le langage jusqu’à l’os. […] Ne voyez-vous pas que le véritable but de la novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? ». Voilà qui fait froid dans le dos !

Loin de cette vision dystopique, de nouveaux mots enrichissent continuellement notre vocabulaire, mais il reste des expériences si riches qu'elles résistent encore à tout étiquetage. D'ailleurs, à Carnets d'Aventures, nous n’avons jusque-là pas encore réussi à trouver un mot unique pour décrire ce qui est au cœur de notre ligne éditoriale : l’itinérance sans moteur en bivouac dans la nature !
Si quelqu’un a une idée…

 

Pour compléter :
* « Le poids des mots, le choc des photos » est un slogan publicitaire inventé par Roger Thérond en 1976 pour Paris Match.
- (Re)lire 1984 de George Orwell.
- Écouter l’épisode « L'Académie française » des Deux minutes du peuple de François Pérusse, qui évoque l'apparition du langage avec son humour habituel.

 

Le syndrome du félin de canapé (CA84)