Se nourrir de la nature

par hugues dans Billets 22 juin 2006 mis à jour 30 oct. 2012 31946 lecteurs Soyez le premier à commenter (partager)

Thomas Oswald vient de réaliser une randonnée de 15 jours dans les Pyrénées, sans escale de réapprovisionnement, en profitant seulement des ressources de la nature. Il nous fait partager son expérience et nous invite à renouer avec une vision plus « primitive » de la vie en extérieur.

Les plantes comestibles sauvages abondent dans les pays tempérés, mais les randonneurs qui profitent de cette manne demeurent bien rares. Pourtant, la cueillette ne représente pas de grandes difficultés. Je voulais en faire la démonstration, et je suis donc parti pour les Pyrénées, un bouquin de botanique en main, les conseils de l’ethnobotaniste François Couplan en tête.

Alléger le sac
J’ai tout de suite été séduit par un avantage pratique de cette formule : elle m’a donné une excellente autonomie sans que je doive recourir à un équipements spécialisé. Avec quelques condiments dans mon sac – farine, huile, sel – j’étais capable de confectionner un nombre exponentiel de repas sains. Il suffit de s’en remettre aux ressources de la nature… Après expérience, je confirme qu’elle se montre souvent généreuse !

Planifier sa randonnée
Evidemment, il est déconseillé de tenter l’expérience dans un désert, ou de partir en plein hiver. Afin de ne pas manquer de nourriture en cours de trajet, il faut savoir identifier quelques plantes avec certitude et s’assurer que leurs parties comestibles seront disponibles au moment du périple. Ensuite, la vie du randonneur mangeur de plante est grandement facilitée si il peut faire un feu tous les soirs. Le feu lui permet de cuisiner un grand nombre de feuilles, fleurs ou racines inconsommables crues et de confectionner des boulettes pour le périple du lendemain. Le gaz en cartouche risque de ne pas suffire, car la plupart des préparations culinaires prennent du temps. C’est pourquoi il faut prévoir des étapes où le lieu de couchage bénéficie à la fois d’un emplacement sécurisé pour le foyer et de combustible. En montagne, les cabanes de bergers sont salutaires.
Pour ma part, je partais sur une période à cheval entre les mois de mai et juin. Je m’assurais de connaître une dizaine de plantes disponibles à ce moment de l’année. Par la suite, j’ajoutais à ma liste une demi douzaine de « plantes connues », consommables et disponibles. J’ai choisi les Pyrénées, car elles permettent de traverser des régions à la fois fertiles et sauvages. Elles sont aussi magnifiques, ce qui ne gâte rien !

Retrouver des gestes primitifs
Première difficulté : nous n’avons plus l’habitude de voir dans la nature elle-même une source de subsistance. En occidentaux évolués, nous avons plus facilement l’eau à la bouche devant une barquette stérilisée d’aliments traités que devant un champ d’orties… Pourtant « l’ortie sèche est une source de protéines aussi riche que le soja » selon François Couplan, alors il faut surmonter dans un premier temps une certaine répugnance avant d’attaquer une poêlée de feuilles ramassées sur le bord du chemin. La faim aidant, cela deviendra de moins en moins difficile. J’en suis même venu au cours de ma randonnée à bénir les orties - malgré les piqûres aux jambes - que l’on trouve presque toujours et partout, dont on peut faire des soupes et des chaussons !

Changement de perspective
Après un temps à ce régime, le regard sur la nature change. Les trèfles ou les pissenlits cessent d’être de vulgaires « mauvaises herbes » pour devenir des sources de nourriture précieuses. De même, les fleurs d’Eglantier ou d’Acacias ne sont pas seulement appréciables pour leur beauté, mais aussi pour leur goût inimitable. Rapidement, le randonneur-cueilleur apprend à repérer les « bons coins » : les cols où il trouvera foison de délicieux Chénopode Bon-Henri, les champs incultes où il pourra ramasser les feuilles de pâquerette etc. Rien que pour voir son propre regard sur le monde végétal s’affiner, l’expérience vaut la peine d’être tentée. A cela s’ajoute l’abandon vis-à-vis de la nature : en partant au matin, il n’y a aucun moyen d’être certain de ce que l’on mangera le soir !

La nature et ses poisons
Abandon ne veux pas dire naïveté. Pas question d’oublier que chaque plante est un être vivant, très capable de se défendre. Pour lutter contre les ravages causés par les grands mammifères herbivores, nombre d’entre elles développent des toxines qui peuvent entraîner des troubles allant jusqu’à la mort. Il s’agit donc de soigneusement choisir les plantes à cueillir, et de ne jamais consommer un organisme dont on ne connaît pas les propriétés avec précision. Pour ma randonnée, je m’étais par exemple interdit de ramasser de la carotte sauvage, car celle-ci s’apparente à la Ciguë, et que mes connaissances en botanique sont encore insuffisantes pour être certain de ne pas faire la confusion. A peine moins mortels, certains parasites de triste réputation comme la Douve du foie doivent être soigneusement évités. La meilleure façon d’y échapper consiste à faire cuire tous les aliments. Evidemment c’est un peu dommage pour certains végétaux délicieux crus comme le Chardon ou le Cresson. Si vous êtes près à prendre le risque, évitez tout de même les lieux susceptibles d’avoir été souillées par des troupeaux, des chiens ou des renards. Préférez les plantes hautes, loin des terres d’élevage.

Faim ?
Je n’ai pas souvenir d’avoir ressenti la faim au cours de mon parcours. Mon frère, qui m’a rejoint au milieu de la randonnée confirme cette impression : ce régime ne donne pas de sensation de « manque ». Cependant, la fatigue survient après la marche est exacerbée, sans doute à cause du manque de sucre lent. J’ajouterais qu’au long de la quinzaine de jours qu’à duré mon périple, j’ai perdu trois kilogrammes, ce qui prouve que le corps accuse tout de même le coup… Mais je crois que loin de représenter un risque pour la santé, deux semaines avec les plantes sauvages permettent de « laisser respirer » nos estomacs, souvent saturés par une alimentation trop riche !


Qu’emporter ?
Des gants : ça n’a peut être l’air de rien, mais cueillir des orties sans gants n’est pas facile. Or elles seront souvent votre salut, c’est LA plante disponible par excellence, même quand toutes les autres font défaut ! Autre outil indispensable, un livre de botanique bien fait comprenant des photographies et des dessins permettant d’identifier les plantes à plusieurs stades de maturation. Le gros avantage du livre de François Couplan, « Vivre en pleine nature » (1), c’est qu’il est résolument tourné vers la vie sauvage. Il ne vous fera pas enrager en vous conseillant par exemple d’accompagner votre soupe d’un morceau de lard que vous n’avez pas ! Il vous dira plutôt comment trouver un substitut dans la nature à ce goût de lard qui vous manque tant : de la sève de conifère enflammée puis trempée dans le potage.
Enfin, armez vous d’une petite batterie de gamelles supportant bien le feu : tout ce qui facilitera la cuisine du soir après une grosse journée de marche sera le bienvenu.
Ajoutez à cela l’équipement classique pour la marche, le couchage, le feu… Et vous êtes parés !

(1) – N’est plus édité. Pour l’obtenir, joindre François Couplan via son site www.couplan.com

Texte de Thomas Oswald.


Préparation de la soupe d’orties.

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