Une histoire de chardons
On la retrouve presque partout, dans nos vies quotidiennes comme dans la station spatiale internationale, la fermeture autoagrippante est aussi un incontournable de nos matériels outdoor. On ne la remarque même plus, même le son caractéristique de son ouverture ne nous surprend plus, si familier à nos oreilles depuis notre tendre enfance (mais si, les baskets à scratch super stylées, vous ne pouvez pas avoir oublié). Et pourtant, difficile aujourd’hui d’imaginer notre quotidien sans elle. Voici comment une simple petite histoire de chardon a fait entrer le Velcro®* dans la grande histoire et dans toutes nos aventures.
* La marque, qui a déjà perdu l’exclusivité d’exploitation de son invention (tombée dans le domaine public en 1971 quand le brevet a expiré), se bat aujourd’hui pour que le nom Velcro ne devienne pas une antonomase (un nom propre qui devient commun, tels Frigidaire, Scotch ou Escalator). Et vous, vous dites plutôt Velcro, scratch ou fermeture autoagrippante ?
Inspiration nature
En 1941, un jour où il rentrait de promenade, l’ingénieur suisse George de Mestral remarque des fleurs de bardane solidement accrochées aux poils de son chien et à ses vêtements. Plutôt que de s’agacer, il les regarde au microscope et constate que les épines du fruit sont terminées par des crochets déformables. Ces crochets se prennent dans les poils et les tissus à boucle et reviennent à leur forme initiale une fois arrachés. Il laisse maturer ce pouvoir d’accrochage de la plante dans son esprit plusieurs années avant d’imaginer une utilisation pratique et de l’associer à l’idée d’une fermeture obtenue en liant deux matériaux de manière simple et réversible.
Il réfléchit pendant des jours et des mois pour trouver la solution et élaborer un prototype qui consiste en deux bandes, l’une (mâle) assortie de crochets déformables et l’autre (femelle) de boucles de fil. Sa proposition est d’abord critiquée par les industriels du textile lorsqu’il leur soumet son idée à Lyon, qui est alors encore un centre très important de tissage en Europe. Il réussit tout de même à obtenir l’aide d’un tisserand, qui produit deux bandes de coton d’après ses dessins. Cependant, le système s’avère insatisfaisant, le coton s’effiloche et s’use en un laps de temps relativement court. En conséquence, De Mestral commence à explorer l’utilisation de fibres synthétiques avec l’aide d’un professeur de l’ITF (Institut Textile de France) de Lyon, estimant qu’elles fourniraient un produit plus résistant. Il choisit finalement le nylon qui ne s’effiloche pas facilement ou n’attire pas la moisissure, n’est pas biodégradable et pourrait être produit en fils d’épaisseur variable.
Le plus dur reste à venir : mettre en place un processus mécanisé qui fonctionne. La mécanisation du système de tissage des crochets prend quatre ans. De Mestral part même s’isoler quinze jours dans la cabane du Trient (refuge de haute montagne dans le Valais suisse) pour résoudre le problème mécanique de la coupe des crochets. La montagne donne de la suite dans les idées ! Et il faut encore une autre année pour créer le métier à tisser coupant les boucles après les avoir tissées.
En 1951, De Mestral dépose une demande de brevet en Suisse, qui lui est accordé en 1954. Il dépose également la marque Velcro (contraction des mots « velours » et « crochet ») en 1952. En quelques années, il obtient des brevets et vend des contrats de licences dans différents pays, Allemagne, Suisse, Grande-Bretagne, Suède, Italie, Pays Bas, Belgique, Canada et États-Unis.
Cependant, l’intégration de la fermeture autoagrippante dans l’industrie textile prend du temps. C’est très utile mais aussi très laid et bruyant, dit-on dans le monde de la mode. Même si au milieu des années 1960, les fermetures autoagrippantes sont utilisées dans les créations futuristes de créateurs tels que Pierre Cardin, André Courrèges ou Paco Rabanne.
C’est grâce à son utilisation dans l’aérospatiale (pour aider les astronautes à mettre et enlever leurs combinaisons encombrantes et pour empêcher que leurs objets personnels ou aliments ne flottent en apesanteur) que le système gagne énormément en popularité au début des années 1960, même si cela renforce aussi l’opinion populaire que cette fermeture n’a que des applications limitées. Velcro fera donc une apparition discrète mais décisive en 1969 lors du tout premier alunissage.
L’utilisation se développe ensuite chez les skieurs, qui voient des similitudes entre leurs vêtements d’extérieur et ceux des astronautes, et les avantages d’une combinaison plus facile à enfiler et à enlever. Petit à petit, le monde du sport et des activités de plein air en général découvre lui aussi la simplicité de ce système de fermeture qui remplace boutons, fermetures éclair ou agrafes, utilisé sur des articles de sport, des chaussures pour enfants, des attelles orthopédiques, des vêtements de loisirs ou encore des équipements de camping.
L’attache se démocratise véritablement dans les années 1980 et 1990 grâce au streetwear des scènes skate et hip-hop, les designers y voyant un accessoire de style. C’est à cette époque que les baskets à scratchs deviennent cultes. Puma est le premier à en sortir, alors visibles aux JO de 1968 à Mexico avec le modèle Sacramento.
Aujourd’hui, le Velcro se décline en différentes constructions, matières et forces. Certaines attaches sont suffisamment solides pour qu’un carré de 5 × 5 cm suffise pour supporter une masse de 80 kg. La force de la liaison dépend de la qualité de l’enrobage des crochets dans les boucles, de la superficie en contact avec les crochets et de la nature de la force qui les sépare. Si le crochet et la boucle sont utilisés pour coller deux surfaces rigides, la liaison est particulièrement forte car toute force séparant les pièces est répartie uniformément sur tous les crochets. En outre, toute force appliquée et poussant les pièces ensemble permet d’engager plus de crochets et de boucles.
Pour la NASA par exemple, il est fait de boucles en téflon, de crochets en polyester et d’un support en verre.
Parmi les variantes actuelles bien pratiques, il y a la bande recto (crochets) verso (velours) qui permet d’être enroulée sur elle-même.
Fun Facts
- Il existe même des jeux ! On connaît bien les raquettes à scratch avec une balle de tennis molle, mais connaissez-vous le Velcro jumping (des personnes portant des combinaisons couvertes de petits crochets font un saut en courant et se jettent sur un mur gonflable recouvert de boucles, le plus haut ou la position la plus insolite marque le plus de points, divertissement très populaire aux States), ou le bumball (jeu collectif qui consiste à intercepter avec sa poitrine ou ses reins recouverts de bandes crochets, un ballon en mousse bouclé, lancé par un partenaire).
- De Mestral est aussi à l’origine du bigoudi Velcro (le petit cylindre existait déjà sous d’autres formes depuis le XIXe siècle), un pur dérivé Velcro appliqué au salon de coiffure encore largement utilisé.
Avantages et inconvénients
Dans le matériel outdoor on les retrouve un peu partout : sacoches de vélo, sangles, chaussures de vélo à cale, vestes hardshell (serrage poignets, ajustement capuche, rabat fermeture éclair…), chaussons d’escalade, sandales de rando, guêtres, tentes, sacs de couchage…
Ces attaches sont faciles à utiliser, sûres et ne nécessitent pas d’entretien. Il n’y a qu’une diminution minimale de l’efficacité même après de nombreuses fixations et déblocages.
Toutefois, son principal défaut est la tendance à accumuler des poils et de la poussière dans ses crochets au fil du temps et des utilisations régulières. En extérieur, le sable peut saturer les crochets, et le givre peut empêcher la connexion.
Les boucles peuvent aussi s’allonger ou se casser après une utilisation prolongée et les crochets s’attachent souvent à tout ce qui est tissé lâchement comme les pull-overs. Il faut donc bien les stocker scratchées l’une contre l’autre.
Le bruit de déchirement (couplé à celui de la fermeture éclair dans la tente par exemple) peut être gênant quand on recherche la discrétion (au camping/bivouac ?).
À noter que les variantes non textiles en monocomposant crochet sur crochet, plus répandues dans l’industrie et le bricolage, sont moins sensibles aux saletés et à l’encrassement, mais aussi sans problème de peluchage, plus résistantes et durables et avec un signal auditif (« clac ») de fermeture rassurant.
Cette invention est un bel exemple de sérendipité et de biomimétisme. Les crochets des fleurs de bardane, en s’accrochant aux poils des animaux (et aux vêtements), favorisent la dispersion des graines, les crochets Velcro nous facilitent la vie et aujourd’hui utiliser un scratch est tout à fait naturel. La boucle est bouclée ?
En savoir plus
- Articles Wikipédia : « Velcro » ; « Fermeture autoagrippante » ; « George de Mestral ».
- Article RTS.ch de Christian Raaflaub « Le Velcro, cette invention suisse qui doit son succès à la conquête spatiale » du 6 juillet 2025.
- velcro.fr.