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Hospitalité
Cavaliers, cyclistes (souvent poussant leur vélo), marcheurs, marcheurs tirant une drôle de brouette, notre étrange équipe étonne pour le moins, et amuse. Même si la communication avec les nomades est limitée – nous ne parlons pas mongol couramment, loin de là, ni russe ce qui pourrait aider parfois –, le contact est toujours amical et l’accueil chaleureux. Eux-mêmes nomades, les Mongols se font un devoir d’accueillir le voyageur itinérant en le nourrissant et en lui offrant le gîte.
Yourtes mongoles (ger)
C’est ainsi que nous acceptons souvent le thé salé, accompagné, selon les ressources et la situation de la famille de différents aliments. Le fromage, malheureusement non salé, est mis à sécher pour l’hiver dès sa fabrication ; si l’on tombe bien, il est relativement frais, mais le plus souvent, il est sec, parfois même si dur qu’il en devient impossible à croquer (nous nous en rendons compte à nos dépens !), il faut alors le sucer. Dans la gamme des produits laitiers (de yack ou de vache), on trouve aussi l’ouroum, intermédiaire entre le beurre et la crème fraîche épaisse, appréciable surtout quand on peut le manger avec quelque chose ; les Mongols en consomment parfois sans rien, mais nous (qui n’avons pas à préparer de réserves lipidiques pour le rude hiver de la steppe) avons un peu de mal… L’airag, le lait de jument fermenté, nous est servi surtout dans la partie sud de notre périple ; nous redoutions un breuvage très difficile, en fait l’airag en quantité réduite se laisse boire, même s’il ne fait pas fureur au sein de notre petit groupe. Le tarag, lui, fait l’unanimité ! Nous raffolons tous de cette sorte de fromage frais type fromage blanc ou faisselle, dont l’envie nous pousse souvent à effectuer un détour vers des yourtes afin d’acheter le précieux yaourt que nous engloutissons en quantité impressionnante, au détriment parfois du bien-être de notre transit… Enfin, nous consommons aussi du lait de yack, tiède après la traite, ou chauffé dans lequel nous faisons cuire du riz, ajoutons un peu de sucre, et, les jours fastes, quelques raisins secs.
La farine est aussi un aliment de base : les borzok, sorte de tout petits pains cuits dans la graisse de mouton chauffée dans une grande marmite placée sur le poêle, sont très bons surtout lorsqu’ils sont frais. Par ailleurs, c’est souvent qu’en quelques minutes, par terre dans la yourte, nos hôtesses nous fabriqueront des pâtes pétries et découpées au couteau en forme de tagliatelles sur une planche de bois, puis cuites avec de la viande séchée dans un bouillon, constituant un plat complet bon et nourrissant. Bouz et ushuur, sortes de raviolis fourrés à la viande, les uns bouillis, les autres frits, raviront aussi de temps en temps nos papilles.

Nous nous nourrissons aussi de ce que la nature offre : truites grillées fraîchement péchées et groseilles
Un jour, alors que nous peinions depuis des heures sous la pluie, marchant vers un col qui n’arrivait jamais, nous décidâmes, en apercevant notre première yourte de la journée, de nous présenter à l’entrée de celle-ci. Les habituels chiens garde-yourte tentèrent de nous en dissuader, courant vers nous gueule ouverte : en tête un gros chien, sans doute le plus expérimenté, voulant montrer fièrement au second, plus petit et apparemment plus jeune, comment il fallait s’y prendre pour repousser les intrus. Olivier se mit alors à courir lui-même vers eux, l’air sûr de lui, hurlant et déployant son poncho de pluie au look Obi-Wan Kenobi. L’effet produit fut au-delà des espérances : retraite expresse des deux chiens : le gros, la queue entre les jambes, et le petit, poussant des « kaï kaï » épouvantés, mauvais départ dans son apprentissage de la vie de chien de garde mongol. Après cet acte héroïque, nous parvînmes enfin à la yourte d’où sortirent ses occupants, sans doute attirés par les cris des chiens. Comme d’habitude, passé les quelques secondes d’étonnement devant notre petit groupe de voyageurs à pied, on nous invita à entrer et à boire le thé salé. Tout trempés, l’air fatigué et affamé (vu la pluie et le froid, nous n’avions pas eu le courage de nous arrêter pour grignoter et avions préféré avancer le plus possible), nous réchauffant près du poêle et engloutissant plusieurs bols de thé, nous devions faire pitié car, au bout d’un long moment, notre hôtesse alla fouiller sous son lit pour en sortir 3 galettes sur lesquelles elle étala de la crème de lait et qu’elle nous offrit ; un véritable délice qui nous fit saliver longtemps après. Un mot sonnant comme embro ou ambro désignait ce met succulent, mais, même en nous appliquant sur la prononciation, nous ne parvînmes jamais à en retrouver ailleurs. Ce jour-là encore, nous pûmes constater l’hospitalité généreuse et désintéressée des Mongols, offrant à l’inconnu voyageur ce qu’ils ont de meilleur.
Une autre fois, dans la région du Khövsgöl, ce sont des groseilles que l’on nous offre, présent que nous apprécions triplement : il montre la générosité de nos hôtes, ravit nos papilles – il y a peu de fruits en Mongolie –, et nous permet de savoir qu’il y a bien des groseilles dans la région, information utile dès le soir lorsque nous dénichons près du bivouac des plans de baies rouges semblables à celles mangées dans la journée chez les nomades. Plus loin, dans un petit village où nous espérions nous ravitailler, une femme nous fait comprendre qu’il n’y a pas de magasin ici mais seulement à Shandami-Ondloor, à une journée de marche. Sans plus attendre, elle nous attire chez elle et nous offre du succulent pain maison (évidemment) que nous tartinons de beurre. Je crois bien ne jamais avoir autant apprécié de telles tartines ! Il n’y aura que peu d’endroits où nous nous pourrons manger du pain en Mongolie, mais à chaque fois il se révèlera excellent. Après nous avoir nourri, cette femme refuse catégoriquement que lui payions la viande fraîche qu’elle nous donne. Bien souvent, souhaitant remercier tous ces gens pour leur générosité mais n’ayant pas nous-mêmes d’objets ou de nourriture à leur offrir, nous déposons un peu d’argent sur l’autel des ancêtres trônant dans chaque yourte. Nous laissons une somme raisonnable, l’équivalent de ce que nous aurions pu payer dans une petite échoppe pour un repas, afin de ne pas créer de déséquilibres mais de couvrir leurs dépenses à notre égard, de les remercier sans les offenser.
L’accueil est toujours le même : hospitalier… et curieux ! Un soir, nous voilà presque trente dans la même yourte, les voisins ayant rappliqué dare-dare pour en savoir plus. La séance photo (ou film) déclenche toujours l’hilarité générale, chacun venant coller son nez au petit écran numérique pour rire d’un gros plan de lui-même ou d’un autre. À chaque fois, nous demandons l’adresse de la famille hôtesse afin de lui envoyer des tirages papier ultérieurement. Deux de nos dernières journées mongoles à Ulaan Baatar en fin de séjour seront consacrées au tri des photos, à leur impression par un labo, et surtout à la recopie sur des enveloppes des adresses écrites en cyrilliques par nos hôtes. Vu notre faiblesse dans la maîtrise du cyrillique écrit, nous nous faisons aider, pour cette tâche délicate mais importante à nos yeux, d’une Mongole parlant quelques mots d’anglais. La plupart des adresses mêlent bien entendu des caractères minuscules et majuscules (ce qui complexifiait encore nos tentatives de déchiffrages), l’ordre dans lequel sont données les informations varie d’une personne à l’autre (ne facilitant pas nos tentatives de déductions…) et plusieurs adresses sont incomplètes : le nom de l’aimag (région) ou celui de la « grande » ville du coin (voire même une fois le nom de la personne !) n’est pas mentionné, sans doute car nos hôtes n’ont pas une représentation très claire ni de la géographe ni des nomenclatures d’adressages de leur pays, nous devons alors expliquer à notre « scribe » l’endroit où a été pris le cliché afin qu’elle ajoute les informations manquantes. Nous posterons alors nos nombreuses enveloppes, espérant qu’elles arrivent bien à destination, remerciant ainsi quelque peu nos hôtes de leur accueil. Voilà finalement une bien maigre compensation pour la pollution culturelle que nous véhiculons par notre passage, nous tous, les touristes étrangers, et l’exhibition de nos biens de consommation qui finit par créer chez ces gens des besoins. Besoin de s’enrichir pour acquérir ces « jouets » occidentaux, pour accéder au « bonheur ». Besoin de quitter les campagnes pour aller chercher les paillettes de la vie trépidante des villes, et finir dans une banlieue ghetto de yourtes, nomade sédentarisé et clochardisé, sans source de revenus, sans troupeau, sans moyen de subsistance. Cette « pollution » a déjà bien commencé via les media, il suffit de compter le nombre de yourtes – pourtant souvent dans des contrées isolées – possédant une parabole. Dans le petit foyer familial, une batterie de véhicule alimente un téléviseur sur lequel se scotchent les regards, coupant les dialogues et refroidissant la chaleur humaine.
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