Loïc Bret / Eric Doiseau
« Ce mois d'octobre semblait propice au voyage. Pour moi en tous cas, il fut beau. Physique évidemment. Perturbant, tant les lames, knifeblades, exhentrics, bongs, friends et autres cornières se mélangeaient dans ma tête. Engagé, quand j'offris à mon compagnon une remontée du lendemain sur un restant de corde à l'âme esseulée de toute gaine. La notion de renvois est parfois bien relative à tout novice qui se respecte. Je lui ai sans doute procuré une de ses plus belles frayeurs d'alpiniste. Une fausse fierté à la hauteur de mon pitoyable état, penaud et péteux de ce petit matin blême. Mais il ne dit trop rien. Grand seigneur ou alors en attente apeuré des prochaines terribles surprises que je pouvais encore lui dispenser. Et puis, il nous restait un sacré bout de chemin, nous n'avions pas fait 100 mètres, plusieurs relais nous attendaient patiemment. Ma lenteur n'avait d'égal que mon enthousiasme. Petit à petit, je m'installais dans cette aventure qui semblait oublier la pause des jours de la semaine et m'offrait comme particularité, en comparaison d'une ouverture enchaînée, que le retour au feu de bivouac. Là où la fatigue et la difficulté partaient en fumée, là où les grands toits oranges redevenaient protecteurs, là où l'esprit goûtait inconsciemment toute la magie du moment. Il faut dire que j'avais mon guide, moi qui lui ouvrait auparavant les voies, il me rendait là la plus belle des monnaies. Mon voyage prenait de la hauteur, se profilaient les derniers relais. Ma première nuit en paroi prit rendez-vous avec celle d'halloween. Rien ne manquait, le froid, la brume et les chauves-souris qui nous ont cagués dessus toute la nuit. Que rêver de mieux ? Tout s'est terminé presque trop vite, les derniers mètres, ma dernière maladresse de mauvaise manipulation de corde, dernier clou, dernier relais et déjà la descente ultime. Comme tout voyage, le retour est un moment à part, ambivalent et privilégié où tout se mélange un peu. Oui, cette paroi est cachée, mais c'est elle qui vous dérobe et vous invite au retour. »
(« Ca manque de meufs » Aiglun par Loïc Bret / Eric Doiseau)
Eric Doiseau
« J'arrive au troisième relais par un magnifique et mémorable rétablissement dans un figuier, dans le plus pur style « ramping – élagage - coincement de molaire), cher aux amateurs de terrain d'aventure.
Je finis de déséquiper ladite longueur lorsque le jour se lève. Je peux ranger la frontale. J'en profite pour regarder autour de moi : il pleut toujours, le vent souffle en tempête et loin en-dessous, les vagues semblent redoubler, le pied, quoi !
Au-dessus, les choses sont plus sérieuses : la paroi m'effraie, elle se redresse en trois longueurs très déversantes et compactes. Si ce dévers me protège des intempéries, il va aussi rendre la retraite très… délicate. Surtout avec mes cent mètres de corde. Une fois encore, je doute, partagé entre mes envies de grimpe et mes envies de croissants chauds. En tout cas, il va falloir se bouger pour sortir… »
(«T'as le bonjour du grec» Calanques par Eric Doiseau en solitaire)
Rodolphe Cosimi / Dominique Suchet
« Les deux sacs prennent de la place sur l'espace réduit qui nous est offert. Quelques manipulations savantes au relais 4 et j'engage la longueur suivante. Une belle fissure part sur la droite puis apparaît une ligne sur la gauche. Fissure bouchée puis plus rien. Des bouts de rochers chutent fréquemment. La paroi est véritablement pourrie par endroit. Petites frayeurs sur pitons cravatés. Arrivé sur une section déversante, mes jumars pendent dans le vide. Le rocher m'arrache encore un peu plus les quelques bouts de doigts qui me restent. Une partie où il n'y a rien, 20 minutes à chercher ce que je peux bien faire. Et puis c'est la solution : un piton là, un autre 10 centimètres plus haut, ce qui me permet de prendre un peu de hauteur. Vacher au fifi direct dans l'œil du piton et tendu à bloc sur les dernières marches de l'étrier, j'arrive à voir la suite. On continue. Arrivée sous un bloc instable près à se casser la gueule. Je pitonne… tabasse le clou. Ca bouge, bien évidemment. Un gros bloc qui commence à se détacher. Je place vite un universel à moitié enfoncé pour pas me retrouver en-dessous. Je cravate vite et me vache.
Au marteau, je cogne le bloc d'une main et de l'autre le guide pour qu'il aille se fracasser loin de nous. A une vitesse impressionnante, il va s'écraser 150 m plus bas dans un vacarme retentissant dans les Gorges, manquant au passage une corde fixe. Heureusement, il n'ira pas la sectionner. Faut pas randonner en dessous au même moment. Le passage est maintenant clean. Je pitonne et continue.»
(«Contre vents et marées» Verdon par Dominique Suchet / Rodolphe Cosimi)