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Portrait Lionel Daudet

Lionel Daudet
Alpiniste voyageur

Article complet dans Carnets d'Expé N°1

lionel daudet

Lionel Daudet : CV

1968 : naissance à Saumur.
1991 : équipe jeune alpiniste CAF et FFME.
1992 : alpiniste à temps complet ; premières dans les Alpes et les Pyrénées.
           Première au Cervin avec Patrick Gabarrou : " Aux amis disparus "
1993 : première solitaire hivernale de la directissime NO de l'Olan. Première dans le massif du Pamir-Alaï.
           Piolet d'or et nomination pour le cristal FFME.
1994-1995 :
           Tour du monde des sommets : 12 ascensions solitaires de haut niveau.
           Cristal FFME 1995 et nomination au Piolet d'Or.
           Entrée au GHM (Groupe de Haute Montagne).
1996-1997 :
            Odyssée verticale des grandes parois, en cordée, du Groenland à la Patagonie à travers les Amériques (16 mois).
1998 : tentative d'ouverture au Mont Combattant.
1999 : ouverture en 25 jours du " Voyage des clochards célestes " au Burkett Needle (Alaska) avec Sébastien Foissac. 41 jours d'autonomie totale .
2000 : Piolet d'Or et Cristal FFME pour l'expédition de 1999 au Burkett Needle.
          Ouverture au Puscanturpa Norte au Pérou et nomination pour le Cristal FFME.
2001 : achève de construire sa maison.
           Ouverture dans les Cerces d'une voie de très haute difficulté "Ils ont tué Massoud ".
2002 : Trilogie des directissimes.
            Janvier : premier solo hivernal en 14 jours d' "Eldorado" dans la face Nord des Grandes Jorasses, récompensé du Cristal FFME
            Février : tentative au Cervin pour répéter "Aux amis disparus", 9 jours très difficiles avant de redescendre, gravement gelé… amputation de 8 orteils.
Hiver 2004 : La Skyline ou le tour de l'Oisans par les crêtes, l'aventure a duré 55 jours

 

Interview de Lionel à propos de ses réalisations

Propos recueillis par Hugues-Marie Bonnel

Parle-nous de tes aventures. Comment gères-tu tes échecs ?
A partir du moment où tu mets la barre très haut en alpinisme, tu as beau avoir une grosse préparation physique, une solide préparation mentale et le meilleur matériel du moment, ce sera tout juste nécessaire pour réussir. Il faut accepter une grande part d'inconnu. Il faut accepter que la montagne soit le chef d'orchestre de ton aventure : tu vas jouer de ton instrument et essayer d'en faire sortir la plus belle musique possible, en espérant qu'elle sera entendue par l'autre.
Une ascension doit être replacée dans la globalité de l'aventure que tu as vécue. Par exemple au Mont Combattant, la marche d'approche était très pénible et très longue ; arrivé au pied de la paroi, l'escalade commence mais la nourriture manque et le gros mauvais temps s'installe… tu prends un "but" (ndlr : un échec). Tu n'as pas le sommet. Mais est-ce fondamental dans cette boucle que tu as faite, et qui finalement était fantastique ? Je n'en tire pas de sentiment d'échec, parce que j'aurai appris beaucoup de choses, l'échec est constructif, la victoire est conservatrice. "L'échec" t'amène à une remise en question et à une progression à l'intérieur de toi-même.
Ce côté aléatoire, tout ce qui peut t'échapper, constitue en fait l'essence même de l'aventure, corrélé au fait que tu ne peux pas dire "pouce" ! Nécessairement, l'aventure est génératrice d'échec, qui est plutôt perçu comme tel par un regard extérieur qui ne juge que le résultat, sommet ou non.
Mais je gère bien mes "buts", néanmoins on reste humain… de temps en temps, réussir c'est bien.

Tes choix pour tes réalisations et ta préparation
J'essaie de ne pas me cantonner à un certain niveau d'alpinisme ; j'essaie de toujours me remettre en question, mais en prenant le soin d'éviter la quête du "toujours plus".   Ce que j'entreprends paraît de plus en plus difficile, mais c'est que j'acquiers de plus en plus d'aisance sur le terrain. Néanmoins, à mes yeux, c'est l'angle d'attaque qui compte et c'est imaginer des choses nouvelles qui m'attire.
Evidemment la préparation physique est importante : je grimpe beaucoup car je considère que c'est la base, puis j'entretiens le fond physique en faisant de la raquette ou du ski de rando. Mais c'est le côté mental de l'affaire qui me paraît le plus important : il faut que je me sente habité par mon projet et je ne pars que lorsque je me sens vraiment prêt à y aller. On a toujours des doutes, des questionnements face à la sphère d'inconnu qui entoure le projet. A l'origine, on peut avoir des peurs, mais elles s'estompent progressivement avec la préparation.

La phase d'approche commence alors …
La phase d'approche est très importante pour moi : au-delà de l'intégration au milieu, le temps de l'approche, qui se fait par des moyens non mécaniques, à pieds le plus souvent, finalise cette préparation et permet d'arriver prêt à grimper devant la paroi.
L'approche, en marchant ou à skis, permet un temps d'adaptation où l'esprit va se mettre en phase avec l'action.

Parle nous de ton premier tour du monde
Il s'est fait avec un tout petit budget. On voulait vivre au plus proche des gens. Ce n'était pas possible de s'entraîner car les conditions étaient souvent précaires, mais je pouvais tenir sur mes acquis car je m'étais beaucoup entraîné auparavant.
Du point de vue logistique, c'était vraiment dur ; Véronique et moi, on se trimbalait 120 Kg de matériel. Mais grâce aux réseaux de connaissance, on arrive à faire des connections, à laisser une partie du matériel chez des gens pour s'alléger avant de partir vers une ascension.
Bien sûr, c'est plus difficile dans les pays du tiers monde où l'on voyage avec des moyens locaux, mais aux Etats-Unis et au Canada par exemple, on avait acheté un gros break pour assurer nos déplacements, dans lequel on pouvait dormir aisément : un camp de base roulant.
On se contentait de très peu et on arrivait à des budgets ridicules : aux USA on ne dépensait pas plus de $100 par personne et par mois. En plus, j'avais un sponsor de pâtes qui m'en envoyait un peu partout !! Du coup j'avais toujours une bonne base alimentaire.
Ce tour du monde s'est préparé pendant 6 mois et, comme on voyageait vers des sommets très peu connus, les sources n'étaient pas faciles à trouver. J'ai eu des informations grâce aux bibliothèques de l'ENSA et du CAF à Paris, ainsi que par mes réseaux de connaissances.

Ton éthique ?
Pour moi, il était hors de question d'aller en Himalaya, sur des sommets très hauts pour lesquels on verse des royalties à des gouvernements que je ne cautionne pas du tout.
Alors, petits moyens, pas de cordes fixes, une certaine rigueur. Mais toute la question est : est-ce que l'éthique s'arrête quand cela nous arrange bien ?
En Himalaya, on perd toute sa liberté : tu payes pour gravir une montagne par une voie donnée, et il n'est pas possible de rebondir comme tu veux, alors que pour moi l'alpinisme doit être un rebond perpétuel. Ça ne m'intéresse plus, néanmoins payer pour un droit d'entrée dans un parc au Chili ou aux USA ne me pose pas de problème, car d'une part, je peux m'y exprimer comme je le souhaite, et d'autre part je sais que l'argent y est bien utilisé.

Et l'éthique du point de vue technique ?
Le plus léger possible, en essayant de trouver les méthodes les plus adaptées à la montagne à gravir. Je ne suis pas trop dans une logique d'expé lourde car je ne veux pas rester enfermé dans une bulle. Et puis je pense qu'une réduction des moyens permet une ouverture vers des valeurs spirituelles supérieures ! Du point de vue du style - alpin ou capsule -, ça dépend énormément de la paroi et de la lecture que tu en fais en corrélation avec ton niveau.
J'aime passer du temps dans les faces ; en alpinisme, on aime aller dans des parois, mais on y va souvent le plus vite possible. Je ne dirai pas que j'aime bien prendre mon temps car dans les longueurs dures, je n'ai pas vraiment l'impression de me relaxer… mais en passant du temps, l'adaptation et la transformation sont d'autant plus fortes.

Et la trilogie de l'hiver 2002 ?
C'est une réponse à la question "qu'est ce que j'en envie de faire dans les Alpes ?".
Dans la lignée des mots de Bonatti définissant "l'ultime" en alpinisme : "seul, direct, hiver", qu'il avait sublimement illustré en 1965 par sa réalisation solitaire dans la face Nord du Cervin.
Mon idée était de reprendre l'histoire de l'alpinisme dans les Alpes, qui a toujours un peu gravité autour des trois faces nord : Grandes Jorasses, Cervin, Eiger. L'ultime serait alors de faire dans ces faces, seul et en hiver, des voies récentes et très difficiles, en y apportant ma touche personnelle par une intégration au milieu en passant par un voyage sans liaison mécanique, mais aussi en restant dans un univers de haute montagne, par des parcours de crêtes, en évitant les vallées.
Dans ce voyage, j'avais envie d'être seul dans les faces, mais j'étais heureux de me faire accompagner par des amis dans les transitions jusqu'à leur pied.
J'ai commencé avec "Eldorado", une voie ouverte par l'alpiniste russe Babanov dans la face nord des Grandes Jorasses. Cette voie est très logique et parmi les plus dures de cette face. Cette première ascension a duré 14 jours avec une technique capsule. Si toutefois je me sentais au niveau de la voie, vers le dixième jour, j'ai eu une grosse tempête, et même si toute mon énergie tendait vers le sommet, j'ai eu de gros doutes. Finalement j'ai atteint le sommet, puis je suis redescendu en rappel dans la face nord, ce qui me paraissait le plus simple, pour récupérer mon portaledge (ndlr : plateforme pour le bivouac en paroi) que j'avais laissé 300 mètres sous le sommet. Je suis tout de même descendu à Chamonix pour montrer des débuts de gelure à l'hôpital. Puis je suis reparti avec un copain pour traverser le massif du Mont Blanc : en partant de Chamonix, pour redescendre dans le val Ferret sur le versant italien, en passant par le col de Toule. Cette liaison était assez fantastique : aucune trace ; puis à cause du manque de neige, on a galéré pour redescendre du niveau de la station intermédiaire du téléphérique du Géant jusque dans la vallée italienne ; on a dû tirer des rappels dans des cascades de glace… plutôt cocasse ! On a ensuite continué en traversant des zones vraiment désertes et finalement, à cause des conditions trop avalancheuses, j'ai rejoint Zermatt à vélo.
Au Cervin, la météo était moyenne, avec beaucoup de vent. J'ai décidé tout de même de m'engager. Mais ma progression était très hachée, contrairement à celle des Grandes Jorasses où j'arrivais à grimper tous les jours ; là, je suis resté souvent cloîtré dans le portaledge.
Je suis parvenu tout de même à monter, mais au bout du huitième jour, la dégradation était trop forte : du vent à plus de 100 Km/h, une température ressentie extrêmement basse, le portaledge déchiré. J'ai senti que j'avais atteint mes limites physiques, et à l'aube du neuvième jour, j'ai réalisé que j‘allais rentrer dans des marges trop dangereuses ; j'ai alors concentré toutes mes énergies pour assurer la descente et tirer les rappels.
Arrivé au refuge, tout allait bien ; je mange, je suis content d'être soustrait aux éléments. Mais le soir, alors que je retire mes chaussures, je me rends compte que je me suis complètement gelé les pieds, sans même m'en apercevoir. Pour moi, ça a été un choc terrible. J'étais atterré et tout mon imaginaire de l'histoire de l'alpinisme me tombait dessus !   Dans la nuit qui a suivi, j'ai enduré des souffrances atroces en réchauffant mes gelures avec des bains d'eau tiède : je hurlais comme un chien, je pleurais. Je hurlais et rien n'y faisait : j'avais l'impression d'avoir des braises contre mes pieds. Une expérience très dure. Le matin j'ai déclenché les secours grâce au téléphone du refuge.
Arrivé à l'hôpital, tu ne sais pas jusqu'où ça va aller, tu ne sais pas jusqu'où tu vas être amputé, les chirurgiens ne sont pas tous du même avis, certains parlent d'amputations superficielles, d'autres ne sont pas d'accord. J'essayais de rester calme et serein, et finalement je n'ai vraiment su ce qui allait être coupé qu'en me réveillant de l'opération.
Je n'ai pas eu de moment de révolte. Je n'ai eu que ce choc au refuge lorsque j'ai découvert mes gelures. Puis j'ai accepté la fatalité et je me suis dit qu'il allait falloir composer avec ça pour pouvoir rebondir. Néanmoins, le parcours a été très long : je suis arrivé à l'hôpital mi-février, j'ai été opéré en mars, s'en sont suivis trois mois sans marcher avec de gros pansements. Mon seul objectif à ce moment là : remarcher. La cicatrisation prenait beaucoup de temps et les cicatrices restaient fragiles. J'ai finalement pu commencer à remarcher un peu, et parallèlement j'ai découvert le vélo, qui du coup m'était plus accessible. Je me suis mis au VTT, alors que je pouvais à peine remarcher. J'ai découvert cette activité qui m'a emballé : l'effort à la montée, le plaisir de la descente, et surtout l'évasion en montagne !   

"Eldorado" dans les Grandes Jorasses : 1000 m, ED+.
Une logistique complexe une fois engagé dans la paroi, 70 Kg de matériel pour cette voie aux grandes difficultés techniques. 15 jours d'autonomie en nourriture et en gaz, une vingtaine de jours en économisant, en cas de mauvais temps, ce qui allait être inévitable de toutes façons… et c'est là un point important de la progression en alpinisme, apprendre à gérer ce mauvais temps et à vivre avec. Il faut être très méticuleux et très organisé dans une ascension qui prend du temps, rester très rigoureux sur la sécurité, même dans les endroits faciles. Par ailleurs, il faut une excellente maîtrise de l'escalade en solitaire, avec ses méthodes d'assurage et de hissage.

Ton activité depuis l'amputation ?
Cette parenthèse du monde de la montagne m'a permis de me consacrer à l'écriture, une envie que j'avais depuis toujours. Un temps pour se poser, pour sortir de mon mouvement perpétuel d'alpinisme et d'aventure, et faire un peu le point sur tout ça.
J'ai toujours cette soif de retourner en montagne et je suis sûr que les amputations ne seront pas un handicap pour retrouver le haut niveau. Je vais essayer de repartir vers mes projets dès que tout sera remis en place, depuis l'été dernier, j'ai déjà pu reprendre une activité en chaussure rigide.

Récapitulatif de son Tour du monde 1994-1995

Objectif : faire des ascensions très techniques sur des sommets peu connus pour que l'aventure prenne toute sa dimension.

Afrique
2 voies au Mont Kenya dont le solo du couloir Diamant en 2 heures.
Pic Savoia (Ruwenzori) : deuxième ascension de l'arête nord est et en solo.
Poï : première en solo de la face est.

Asie
Dôme de Savandurga : deux premières en solo et ouverture de "Shantidas".
Gumburanjon (sommet vierge du Zanskar, Himalaya indien) : ouverture de "Offrandes de pierres" ; ouverture de "Histoires d'amitiés" avec Georges Jouzeau et Nicolas Vigneron, puis reprise de cette voie en solo intégral.

Amérique
Patagonie : ouverture de "Qui se souvient des hommes ?" et de "La femme de ma vie". Pour finir, deuxième ascension et premier solo du "Petit prince" à l'aiguille Saint-Exupéry

Les projets de Lionel:

D'autres projets à court terme

La trilogie à nouveau au programme pour un prochain hiver, mais en commençant par l'Eiger cette fois. Avec une organisation plus professionnelle, Lionel est en train d'y réfléchir.

Le grand voyage

Enfin, à moyen terme un projet de grand voyage : du Cap de Bonne Espérance jusqu'au Cap Horn en passant par les montagnes. Véronique et Lionel ont eu cette idée en observant la carte du monde telle qu'elle est représentée en Nouvelle Zélande. Un parcours terrestre de l'Afrique à l'Amérique passant par le pôle se dessine alors de façon logique. Ce voyage se voudrait une synthèse de l'aventure : au rythme d'une expé par an avec des compagnons qui les rejoindraient de France, en essayant de pratiquer d'autres disciplines : traversée équestre en Mongolie ou descente en raft de rivière en Afrique. Lionel imagine un voyage d'une dizaine d'années, à la rencontre des autres pour recueillir des témoignages. Le point d'orgue d'une symphonie verticale.