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Expérience d'un voyage à cheval

Nathalie Ehmig est partie le 14 juillet 2003 de son lieu d'habitation (dans le sud de la Seine et Marne), avec sa jument de selle Iowa, son mulet Joli Coeur, et sa chienne Rumba. Durant un an, l'équipe est allée à la découverte des différentes régions françaises, et de leurs habitants (cf. carte de l'itinéraire). Deux mois et demi après son arrivée, Nathalie a envoyé une lettre aux personnes rencontrées en chemin, où elle explique les raisons de son voyage, décrit son déroulement, et le retour.

Le voyage a pris fin le 4 août dernier et ce n'est qu'aujourd'hui que je trouve le temps et la sérénité nécessaires pour vous écrire. C'est que parler d'un voyage, c'est accepter d'y mettre un terme, et il n'est pas facile de tourner la page d'une tranche de vie aussi belle.

Sur un an, nous avons parcouru entre 4000 et 4500 km, nous sommes passés par plus de 40 départements, nous avons fait 5 longues pauses dont une de 3 semaines lorsque tout allait bien, nous parcourions entre 30 et 40 kilomètres par jour. Voilà pour les chiffres qui, s'ils sont dépourvus de poésie, donnent une idée d'un voyage, de son rythme et de ses objectifs.

Pour ma part, je n'avais pas celui de faire un exploit mais plutôt l'envie d'adopter un mode de vie simple, en harmonie avec la nature, l'idée de posséder peu de choses, toutes indispensables, et de m'en contenter, me séduisant au plus haut point.

Bien sûr, je n'aurai pas fait ce voyage à pied: la présence de mes animaux était déterminante dans sa réalisation. Au fil du temps, des difficultés, des joies, nous sommes devenus une petite équipe au sein de laquelle l'accomplissement des tâches individuelles assurait le bien-être et la sécurité du groupe. Par chance, mais n'y a-t-il que de la chance, Iowa, Joli cœur et Rumba aimaient leur rôle. J'ai tenté d'être un bon chef d'équipe, de ne pas prendre de décision à la légère, d'assurer la nourriture et le gîte de mes coéquipiers, et de ne pas les mettre en danger.

J'ai failli plusieurs fois, par excès de confiance en eux ou par fatigue, tout simplement. J'ai appris sur mes faiblesses beaucoup plus qu'en plusieurs années de vie "normale", sur mes forces aussi, heureusement.

Mon plus mauvais souvenir ? L'accident de Rumba. Après 3 mois de voyage, elle était magnifique, équilibrée, avalant les kilomètres goulûment, remplissant joyeusement son rôle de garde au bivouac. Tout a basculé et j'ai pris conscience cruellement de notre fragilité. J'ai fait de mon mieux pour la sortir du pétrin où l'avaient mises le chauffard qui l'a percutée, puis le vétérinaire minable qui l'a plâtrée. J'ai rapatrié Rumba sur Paris et elle a subi une opération lourde qui l'a immobilisée 5 mois. Notre bel équilibre a vacillé et j'ai sûrement été un bien mauvais chef d'équipe au début de l'absence de ma chienne. Mais l'espoir de la récupérer et de terminer ensemble le voyage a pris le dessus.

Un hiver rigoureux a succédé à la canicule et jusqu'en avril, de grands froids et de la neige nous ont accompagnés du Lot jusqu'au Gers. Les oiseaux migrateurs avaient prédit cela dès octobre dans le Limousin et le passage nocturne des grues est un de mes plus beaux souvenirs de voyage. La difficulté de nourrir les chevaux a souvent influencé le choix et la direction suivie, et leur capacité à manger tout et n'importe quoi, en bons voyageurs, les a aidés à conserver un embonpoint remarquable.

Au fil du voyage, ils sont devenus de plus en plus adaptables, s'installant et prenant leurs aises là où notre cheminement nous menait. La tente […] était leur repère: ils se couchaient devant comme deux gros chiens fidèles. Je les ai perdus une fois: ils étaient sortis facilement de la pâture que l'on m'avait prêté, la clôture étant écroulée à un endroit. Je ne dormais pas dans la tente, ils n'avaient donc plus de repère. Une fois rassasiés, ils sont retournés vers le dernier bivouac. Les deux heures qu'il m'a fallu pour les retrouver m'ont semblé une éternité d'angoisse et de remords. Je n'oublierai jamais les retrouvailles.

En voyage, on prend des claques plus sonores que dans la vie courante.

Pendant cette année, j'ai découvert la France dans sa réalité. La richesse et les paillets de notre société de consommation sont absentes de la vie quotidienne de bon nombre de français qui mettent rarement les pieds dans un supermarché et vivent presque en autarcie. En Aveyron, tout au bout d'un chemin, dans un hameau de 6 maisons, j'ai eu besoin d'un interprète pour converser avec une personne âgée qui ne parlait que l'Occitan ! J'ai rencontré des gens qui avaient fuit la ville, la pollution, le stress, en s'installant en pleine nature, et d'autres qui y étaient nés et qui, malgré la rudesse du climat ou la dureté du métier qu'ils exerçaient, n'auraient pas opté pour une autre vie. J'ai été accueillie partout avec gentillesse et générosité. J'apportais en échange une part de rêve, la présence des animaux charmant les amis d'un jour, et les rencontres que j'ai faîtes, si brèves soient-elles, ont été marquées de profondeur et d'intensité.

Laisser faire le hasard, accueillir chaque jour comme un nouveau cadeau, ignorer le matin où la route vous emportera le soir et ne pas en avoir peur, bref, avoir confiance en la vie, voilà le sentiment qui domine en voyage.

En avril, Rumba a repris sa place dans le groupe. Malheureusement, en mai, elle est tombée malade et j'ai cru la perdre. Opérée en urgence une 2 e fois, j'ai du la rapatrier à nouveau sur Paris. En juin, elle est revenue nous accompagner pour les deux mois de voyage qui restaient, pour notre plus grande joie à tous.

Le retour

Au retour de l'équipe au complet en Seine et Marne, mes amis agriculteurs nous ont accueillis merveilleusement. Pendant un mois, j'ai vécu en caravane chez eux, tout près d'Iowa et de Jolie Cœur, ce qui m'a permis de reprendre pieds en douceur dans la vite dite normale. Les chevaux ont eu un passage difficile où, plantés devant la porte de leur pâture, ils m'appelaient dès que j'apparaissais à l'horizon, et ne semblaient heureux que lorsque nous partions en promenade.

J'ai reçu énormément de félicitations pour leur magnifique état et l'absence de blessure. Quant à Rumba, le vétérinaire qui l'a opéré m'a annoncé qu'elle boiterait à vie. Cela n'affecte ni sa joie de vivre, ni son caractère bien trempé, mais je suis triste qu'elle ait accumulé tant de déboires au cours du périple et qu'elle en conserve un handicap. C'est comme ça, un voyage, ce n'est pas Disneyland, c'est la vie.

Début septembre, j'ai repris la vie active, drôle d'adjectif pour un boulot qui réclame si peu d'exercice physique et dont le cadre rigide ne favorise pas la créativité !

Ce qui me manque le plus est très "animal": la pluie, le vent, la chaleur du soleil, les cris des oiseaux nocturnes, le crissement de l'herbe gelée sous les pas au petit matin, la vision de Rumba levant le museau, paupières mi-closes, pour humer l'odeur du gibier, la délicieuse sensation lorsque depuis trente kilomètres au rythme des chevaux les jambes fonctionnent toutes seules, laissant l'esprit divaguer librement en un dialogue intérieur… Toute cette poésie quotidienne m'a comblée pendant une année. L'atterrissage n'est pas facile, il y a tant de choses à réapprendre: l'usage des clefs, les choses à acheter sans lesquelles on vivait si bien, la voiture à conduire, les documents à remplir… Je n'ai pas envie d'entrer dans la danse, juste esquisser quelques pas, histoire de gagner mon pain et celui de mes animaux.

Un voyage, c'est une préparation, une réalisation et un retour. Je crois avoir eu la chance que ces trois phases se passent globalement bien.

Une quatrième phase se profile à l'horizon: l'après voyage, ce qui prendra racine dans l'aventure que je viens de vivre. Je laisse les choses mûrir à leurs rythmes, j'ai déjà quelques idées de projets possibles. En attendant, j'écoute avec plaisir les récits des copains qui sont partis à leur tour.

Nathalie